Mon frère, ma sœur (1/5)

Les Défayes de Leytron, au nom du vin

Depuis leur plus tendre enfance, les trois membres de la fratrie baignent dans le monde vitivinicole, pas toujours clément. Les mauvaises expériences sont devenues de bons souvenirs et la passion a pris le dessus

Cette semaine, «Le Temps» s'amuse à portraiturer ces fratries dont les membres se ressemblent (ou non).

Le rendez-vous était donné à la cave Défayes-Crettenand, la cave familiale, à Leytron. L’entrevue s’est déroulée au sous-sol, dans le carnotzet. Il n’aurait pas pu en être autrement. Aujourd’hui encore, c’est ce lieu qui réunit la fratrie Défayes. Lorsque l’aînée Claudine, à la tête de la cave la Rodeline, à Fully, avec son mari Yvon Roduit, la cadette Corinne Clavien, l’œnologue cantonale valaisanne, et le benjamin Stéphane, qui a repris le domaine familial, se retrouvent, c’est précisément dans cette maison qui les a vus grandir, il y a plus de cinq décennies.

«Quand on vient ici, on vient encore «à la maison». Nous avons encore tout ici. Chacun de nous a, par exemple, toujours sa chambre, comme dans notre enfance, sourit Corinne. Et notre maman, nonagénaire, y habite toujours.» C’est elle, le lien. Cette maman qui, avec leur papa décédé en 2001, leur a fourni des racines solides, en leur apprenant le travail de la terre et en leur inculquant la valeur de l’argent. En les confrontant à la réalité de la vie, tout simplement.

«Dans notre enfance, quand nous devions travailler près de dix heures par jour à la vigne l’été, alors que nos amis partaient en vacances, on râlait», se remémore Claudine. Mais, aujourd’hui, le trio est heureux d’être passé par ces moments difficiles. «C’est un peu comme l’armée, explique Stéphane. On ne veut pas forcément y aller, mais le positif dans tout ça, c’est que ça forge le caractère.»

Une vocation, mais plusieurs chemins pour y arriver

Les souvenirs d’enfance défilent et les rires résonnent toujours plus dans le carnotzet. Le lustrage des tomates pour qu’elles brillent lors de la vente, le dégermage des pommes de terre, l’étiquetage des bouteilles avec de la colle de poisson ou la mise du vin en bouteilles, tout y passe. Pas de doute, c’est bien là, à Leytron, que les vocations de la fratrie sont nées. Même si elles ne se sont pas toutes révélées de façon identique.

Corinne a toujours su que son travail serait en lien avec la terre. Inscrite en science politique à l’université, car dans la famille on ne souhaitait pas qu’elle trace sa route dans le monde du vin, elle quitte tout pour faire l’école d’ingénieurs de Changins, dont elle devient la première femme diplômée en 1979. Puis, près de trente ans plus tard, en 2008, elle est nommée première œnologue cantonale du Valais.

Stéphane, lui, est arrivé sur le tard dans le monde de la viticulture. Quelque peu forcé par ses parents, il fait l’école d’agriculture de Châteauneuf, mais n’aime pas ça. Ce n’est que plusieurs années plus tard, à 24 ans, qu’il s’inscrit à l’Ecole d’œnologie de Changins, avant de reprendre la cave familiale, créée en 1965.

Quant à Claudine, elle a toujours juré qu’elle ne travaillerait pas la terre et encore moins la vigne. «On en rigole aujourd’hui, car c’est elle qui a le plus les mains dans la terre et le raisin», souligne Corinne. En 2003, avec son mari Yvon, Claudine crée la cave la Rodeline. Elle à la vigne, lui à la cave, pour le plus grand bonheur de celle qui ne s’imaginait pas vivre ainsi: «Je peine à lâcher prise, même si j’ai l’âge de la retraite, rigole-t-elle. Mais, depuis l’année dernière, j’ai quand même fait un pas de retrait.»

«Perdre un frère, c’est terrible»

Le vin fait intégralement partie de leur vie, depuis leur plus jeune âge. «Peut-être que Dominique aurait aussi embrassé une carrière dans ce domaine…» lâche Corinne au détour de la conversation. Etudiant en agronomie à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, le quatrième membre de la fratrie perd la vie en 1985 dans une avalanche. «Perdre un frère, c’est terrible, tragique. Mais ce drame nous a soudés», admet Stéphane.

Lorsque je dois sélectionner des vins pour certaines manifestations, par exemple, j’évite de choisir des bouteilles issues des caves de mon frère ou de ma sœur pour éviter qu’on ne me reproche un quelconque conflit d’intérêts

Corinne Clavien

S’ils ne se voient pas à intervalles réguliers, les Défayes sont très proches et toujours là les uns pour les autres. «Nos vies ne nous permettent pas d’avoir des rendez-vous fixes pour nous retrouver, mais on se téléphone souvent et dès que l’un d’entre nous a un souci, les autres rappliquent, quasiment dans la seconde», reconnaît Claudine. Cette relation étroite se retrouve également dans leurs activités professionnelles.

«Le monde du vin, c’est un perpétuel apprentissage. Rien n’est jamais acquis», souligne Stéphane. Les membres de la fratrie apprennent donc continuellement les uns des autres. Stéphane et Claudine apportent à Corinne, souvent cantonnée dans son laboratoire, «l’aspect terrain». Ils sont quelque part les yeux de Corinne dans le vignoble, comme tous les encaveurs qui sollicitent ses conseils. «Sans les vignerons sur le terrain, nous, les œnologues, ne pouvons pas travailler. C’est vraiment une chaîne, dont tous les maillons sont indispensables», détaille Corinne.

Pas de favoritisme

A l’opposé, Stéphane et Claudine peuvent profiter de la grande expérience de leur sœur. Son travail d’œnologue cantonale lui fait déguster près de 20 000 vins par année. «Des vins valaisans essentiellement, mais aussi suisses et internationaux», précise Corinne. Ce savoir, elle le partage volontiers, lors de dégustations ou en distillant des conseils sur les différentes techniques de vinification. «Mais je le fais aussi pour d’autres vignerons-encaveurs. J’informe tout le monde de la même manière», insiste Corinne.

Pas question pour elle de faire du favoritisme. Au contraire. «Souvent, je pénalise la famille, reconnaît-elle. Lorsque je dois sélectionner des vins pour certaines manifestations, par exemple, j’évite de choisir des bouteilles issues des caves de mon frère ou de ma sœur pour éviter qu’on ne me reproche un quelconque conflit d’intérêts.» La loyauté, un autre trait de caractère que les parents Défayes ont inculqué à leurs trois enfants.

L’oncle Jean et le bon côté du vin

Mais c’est un autre membre de la famille qui a lancé l’histoire d’amour entre la fratrie et le monde vitivinicole. «Quand on voyait nos parents travailler à la vigne, on ne rêvait pas de ça, avoue Claudine. Le côté positif de ce métier, on l’a découvert avec notre oncle Jean.» Les souvenirs remontent à la surface pour évoquer les mises en scène de leur tonton au moment de présenter à la dégustation des vins étrangers. Les yeux brillent. «C’était une véritable cérémonie, explique Corinne. C’est le beau côté du vin, celui qui nous a fait rêver et qui nous a permis de comprendre que, finalement, ce métier n’est pas si mal.»


Prochain épisode: La fratrie musicienne Pedroli.

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