Ses oreilles ont dû siffler. Sans surprise, l’ancien procureur Claudio Mascotto a été la cible privilégiée des attaques menées d’entrée de cause par la défense de Beny Steinmetz, magnat des mines et prévenu principal du procès pour corruption qui s’est ouvert ce lundi à Genève. Au nom du milliardaire franco-israélien, Me Marc Bonnant a déploré une vision «partisane, sélective, truquée et truquante de l’instruction» tout en appelant les juges «à purifier et à expurger du dossier toutes les souillures mascotiennes qui l’affectent». De quoi agacer le premier procureur Yves Bertossa, désormais dans le fauteuil de l’accusation, qui a rétorqué en fustigeant l’énergie déployée par le richissime homme d’affaires pour écarter tous ceux qui se mettent en travers de son chemin.

Lire aussi:  A Genève, le procès des affaires guinéennes de Beny Steinmetz s’annonce houleux

Faire venir à la barre le magistrat qui a dirigé l’enquête durant six ans? Annuler tous les actes postérieurs à un voyage de février 2017 en raison de contacts peu transparents entre autorités de divers pays? Bannir la déposition accablante de Mamadie Touré (la quatrième épouse du défunt président guinéen Lansana Conté qui dit avoir touché plusieurs millions pour déployer son influence) en raison de son statut de «témoin de la Couronne» aux Etats-Unis? Ecarter de la même manière la déclaration spontanée de l’homme d’affaires Ofer Kerzner (qui explique avoir signé des faux à la demande de son ami et partenaire Beny) pour cause de suspicion d’arrangement opaque?

«Attention particulière»

Le Tribunal a balayé toutes ces requêtes tendant à faire imploser ce méga-dossier. Il rappelle que le procureur querellé avait déjà fourni des explications sur ses voyages, que son audition n’est donc pas nécessaire et que la défense ne dit mot sur les pièces potentiellement affectées par une irrégularité. Exit donc «le problème global» soulevé par Me Corinne Corminboeuf Harari, l’avocate de la fidèle administratrice du groupe minier, ou encore «la nécessaire transparence de l’instruction» plaidée par Me Jean-Marc Carnicé, le défenseur de Frédéric C., l’homme des réseaux africains, resté mutique durant toute l’enquête.

Le sort des témoignages a reçu une réponse plus nuancée. A ce stade, les juges ne voient aucune raison de ne pas prendre en considération les déclarations de Mamadie Touré ou d’Ofer Kerzner. «Autre est la question de leur force probante», précisent-ils. En clair, la cour examinera ces preuves avec une attention toute particulière, sachant que la veuve du président a passé un marché avec la justice américaine, qu’elle a reçu de l’argent des autorités guinéennes, qu’elle n’a pas été confrontée aux trois prévenus de la procédure genevoise et qu’elle ne répondra sans doute pas à sa convocation comme témoin ce mercredi. Pareil pour l’ancien ami Ofer Kerzner, dont Me Daniel Kinzer, venu renforcer la défense de Beny Steinmetz, a dit qu’il était «la clé de voûte» de l’accusation de faux dans les titres. «Il appartiendra au tribunal d’apprécier son témoignage», précise la décision.

D’Anvers à Genève

Une fois ce hors-d’œuvre digéré, la présidente Alexandra Banna lance l’interrogatoire des prévenus en commençant par Sandra M., la plus effacée de ce trio. Après des études non achevées en philologie, cette ressortissante belge, aujourd’hui âgée de 50 ans, explique avoir travaillé dans l’industrie du diamant à Anvers avant de poursuivre cette activité aux Ports francs de Genève. Active au sein d’une nébuleuse de sociétés, liées de près ou de loin au groupe de Beny Steinmetz, elle tournera la page du business en 2016 pour s’établir en Italie et devenir propriétaire d’un parc de jeux.

Ce qui intéresse la cour remonte à plus loin. Poursuivie pour avoir participé au versement de quelque 10 millions de dollars de pots-de-vin aux dignitaires guinéens en échange des concessions de Simandou, une région riche en minerai de fer, Sandra M. assure qu’elle n’était pas le rouage conscient et essentiel de la vaste opération de corruption décrite par l’acte d’accusation et que tous contestent. Elle affirme aussi avoir été totalement indépendante de Beny Steinmetz, avec lequel elle parlait peu. «Seulement de son appartement et de sa collection d’art.»

«Je faisais confiance»

Sceptique, le tribunal, derrière lequel trône une montagne de classeurs fédéraux, mitraille la prévenue de questions sur la nature de son activité. Opérations financières exotiques, création d’une multitude de sociétés offshore prétextant la prospection d’opportunités en Afrique de l’Ouest, montages complexes qui ont présidé à des transferts d’argent, sans oublier les contrats qui formalisent la participation de Mamadie Touré, tout est passé au crible.

«Si j’avais lu les protocoles d’accord, j’aurais posé des questions. Malheureusement, je ne l’ai pas fait. Je faisais entièrement confiance aux gens de BSGR (Beny Steinmetz Group Resources) qui se sont toujours montrés très professionnels. On était une petite équipe et mon rôle était surtout de garder les documents et de signer à la demande», assure l’intéressée.

Pour entendre les explications de Beny Steinmetz, il faudra prendre son mal en patience.