C'est la carte qui a peut-être changé la vision des dirigeants européens sur leur système de défense aérienne. En mars 2002, des hauts gradés venus d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche se réunissent dans un lieu inconnu pour échanger leurs vues au sujet de la sécurité de l'espace aérien. Ils sont encore sous le choc des attentats du 11 septembre 2001. Désormais, «il faudra compter avec des scénarios qui étaient tenus pour irréalistes». En Suisse, même si le risque est jugé «très faible», on estime par exemple qu'un avion kamikaze pourrait viser une centrale nucléaire. En Allemagne, où la police a collaboré intensément avec les Américains pour démanteler les réseaux à l'origine des attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, la situation est encore plus tendue.

Tous les participants à la réunion savent déjà qu'ils vont devoir collaborer davantage, mais, pour mieux s'en convaincre, l'un des officiers allemands présents autour de la table sort la fameuse carte de l'Europe sur laquelle il a retracé les trajets des quatre appareils utilisés par les terroristes aux Etats-Unis (voir ci-dessus). En l'espace de quelques minutes, les avions franchissent les frontières de plusieurs pays. Que chacun continue à assurer la protection de son espace aérien sans s'occuper de celui de son voisin est un non-sens. On se promet mutuellement d'essayer de convaincre ses supérieurs politiques. Suisses et Autrichiens emportent avec eux une copie de la carte. Elle ne sera pas de trop.

Durant les mois qui suivent, en Suisse, la réflexion au sujet d'une sécurité aérienne commune est au point mort pour plusieurs raisons: d'une part, il faut assurer la sécurité aérienne lors du Forum économique mondial de Davos, d'autre part, pour des motifs politiques, les derniers débats sur la réforme Armée XXI au parlement puis la votation à son sujet en mai 2003 rendent la participation à un projet de police aérienne commune extrêmement délicate.

La tenue du Sommet du G8 à Evian, du 1er au 3 juin dernier, sera un formidable coup d'accélérateur. Pour assurer la sécurité des 27 chefs d'Etat et de gouvernement, l'armée de l'air française et les forces aériennes suisses n'ont d'autre choix que de collaborer étroitement, «une intégration franco-suisse totale» en langage militaire. Une zone aérienne de souveraineté commune est créée au-dessus de l'espace lémanique. Les avions de chasse des deux pays peuvent y intervenir sans tenir compte de la frontière. Si un avion suspect avait dû se diriger vers Evian depuis le centre de la France, les Mirage 2000 français avaient par exemple la possibilité de le poursuivre jusqu'à l'intérieur du territoire suisse (Le Temps du 8 février et des 23 et 31 mai).

Il y a un peu plus d'une semaine, le général de corps aérien Patrick Thouverez, qui a dirigé les opérations de l'armée de l'air française lors du G8, se déclarait tellement satisfait du travail accompli avec les Suisses qu'il souhaite maintenant «pérenniser» l'accord aérien signé entre les deux pays (LT du 18 juillet). Le texte pour le Sommet d'Evian n'était en effet valable que du 29 mai au 5 juin. Parallèlement, la France a entrepris de signer des accords similaires avec tous ses voisins – elle vient de le faire avec l'Espagne –, ce qui constitue, selon le général Thouverez, «une ébauche de défense aérienne commune».

Pour l'instant, la Suisse n'a pas encore répondu à cette sollicitation. Le chef du Département de la défense, Samuel Schmid, est en vacances, tout comme l'ensemble du Conseil fédéral. Reste qu'il est de plus en plus probable que la Confédération accepte assez rapidement les projets français. «Tout le monde, aux forces aériennes, pense que c'est souhaitable, confirme un officier, mais il n'y a rien d'étonnant à cela, la collaboration avec l'étranger est inscrite dans leurs gènes.»

C'est d'ailleurs la seule solution. Les nouveaux risques sont maintenant connus depuis deux ans et la Suisse n'a pas été capable d'y apporter une réponse satisfaisante seule. D'ailleurs, les effectifs des forces aériennes, avec 33 F/A-18 et 45 pilotes sont bien trop faibles pour pouvoir assurer une permanence 24 heures sur 24 durant plus de trois semaines. «C'est impossible!» avoue même Didier Vallon, le porte-parole des forces aériennes. Pour faire la police du ciel, les Français, eux, disposent en tout temps de douze avions de chasse, d'un avion-radar Awacs, d'un ravitailleur C 135 prêts à décoller.

Côté suisse, en revanche, les radars militaires ne surveillent l'espace aérien que durant les heures de bureau. Si un avion de ligne détourné devait déclencher son transpondeur (émetteur pour le système de contrôle aérien) durant la nuit ou le week-end, il ne serait probablement pas localisable.

Dans le cadre de la dernière étape de la mise en service du système de radar Floraco qui a lieu en ce moment, l'équipe du chef des opérations des forces aériennes, le divisionnaire Markus Gygax, travaille justement à l'élaboration d'une surveillance aérienne 24 heures sur 24. Il en a reçu le mandat politique. A moins de tripler le nombre de F/A-18, un tel concept ne sera possible qu'en étroite collaboration avec les armées des pays voisins.