Le grand écran de la Salle des Pas-Perdus du Grand Conseil genevois ne laisse planer aucun doute. Dimanche, les Genevois ont clairement accepté par 56,2% des votes (50,9% de participation) le référendum contre une modification de la loi sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d'habitation (LDTR). Ce résultat a très rapidement suscité un débat aussi spontané que musclé mettant aux prises gauche et défenseurs des locataires d'une part, droite et milieux immobiliers d'autre part. Rarement un objet de votation cantonale, dont l'enjeu immédiat était somme toute assez limité, aura provoqué des réactions aussi tranchées. Au milieu d'un groupe de députés de tous bords, le parlementaire de l'Alliance de gauche Christian Grobet tient des propos révélateurs du climat qui règne à Genève en matière de logement: «Les milieux immobiliers ont décidé de déclarer la guerre aux locataires. Une guerre qui s'annonce longue et dont nous avons aujourd'hui gagné la première bataille.» Le député socialiste Carlo Sommaruga, avocat de l'ASLOCA, se réjouit aussi de cette victoire: «Les citoyens n'ont pas été dupes et déstabilisés par une campagne mensongère et onéreuse.»

A droite, c'est bien entendu la déception. Secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière et député libéral, Mark Muller n'en revient pas: «Cette modification de la loi devait permettre de remettre sur le marché plusieurs centaines de logements vides et délabrés. La gauche l'a combattue. A elle d'assumer ses responsabilités et de faire des propositions constructives.» Au vu de ces réactions, le débat mené à la Salle des Pas-Perdus était finalement assez représentatif des blocages politiques qui empêchent Genève de sortir de l'ornière. En juin 2002 en effet, le taux de vacance d'appartements a plongé à 0,24% alors que ce n'est qu'à partir de 2% que le marché est considéré comme fluide. En outre, bien que le canton ait besoin d'environ 4000 nouveaux logements par année, le nombre de constructions plafonne entre 1000 et 1500.

A cet égard, Laurent Moutinot, patron du Département de l'aménagement, de l'équipement et du logement (DAEL), entend développer deux axes principaux. Premièrement, il estime nécessaire de mettre tous les terrains à bâtir à disposition et, deuxièmement, de convaincre, dans un esprit de «pédagogie politique», les communes, les voisins et les associations de s'engager à investir dans tous les types de logements. Le conseiller d'Etat socialiste se félicite en tout cas du résultat de la votation de dimanche: «Il faut en effet arrêter de croire que c'est en modifiant les procédures et les lois qu'on va résoudre la crise.»

La modification adoptée par la majorité de droite du Grand Conseil genevois en mai dernier se limitait pourtant au seul article 43 de la LDTR. Elle était censée permettre aux propriétaires de rénover leurs immeubles et de bénéficier du régime HLM (habitations à loyer modéré) plus favorable que celui de la LDTR. Concrètement, les «rénovateurs» auraient pu toucher un loyer de 3800 francs la pièce par année (1266 francs par mois pour un quatre pièces) au lieu des 3225 francs (1075 par mois pour un quatre pièces) prévus par la LDTR. La droite juge cette hausse des loyers suffisamment incitative pour pousser les propriétaires à investir dans des travaux de transformation. Elle évalue d'ailleurs à un peu plus de 400 le nombre d'appartements vides qui pourraient être remis sur le marché et permettre ainsi d'atténuer la grave pénurie de logements qui paralyse le canton. Les milieux immobiliers ajoutent en outre que si la loi modifiée avait été approuvée, le contrôle de l'Etat aurait été étendu dans la durée. De trois-cinq ans sous le régime LDTR, il serait passé à vingt ans avec les dispositions HLM.

Depuis sa création en 1983, la LDTR a donné lieu à de multiples empoignades qui ont toujours tourné à l'avantage des locataires qui représentent 85% de la population genevoise. Ceux-ci gagnent ainsi leur cinquième scrutin populaire en matière de logement. Mais le vote de dimanche avait avant tout valeur de test. D'autant que plusieurs projets émanant des milieux immobiliers sont déjà étudiés par le Grand Conseil. Christian Grobet met donc en garde contre cet «habile saucissonnage» des atteintes aux droits des locataires. Dans cette dynamique, la gauche menace de contrer systématiquement, par voie de référendum, toute tentative de démantèlement. Pour ce faire, elle pourra d'ailleurs compter sur un «partenaire incontournable», le Comité droit des locataires, qui vient d'être constitué.