revue de presse

La déferlante pro-Minder

Comme de plus en plus annoncé à la fin de la campagne, le plébiscite de l’initiative contre les salaires abusifs remet en lumière un fossé, celui qui sépare les élites d’un peuple révulsé par les excès qu’a dénoncés l’antihéros de la démocratie actionnariale

Plus de deux tiers des votants ont dit «oui»: le plébiscite de l’initiative Minder ce dimanche dans les urnes helvétiques est un avertissement, voire une mise en garde lancés aux élites, selon la grande presse économique internationale. Le Financial Times, par exemple, n’en fait rien de moins que sa «une», en remarquant que cette décision démocratique intervient dans la foulée de la première tentative de l’Union européenne, la semaine dernière, pour limiter le bonus des banquiers. Finis, les «golden hellos and goodbyes»!

Quant au Wall Street Journal, il souligne la sévérité de cette nouvelle législation qui, si elle est enfreinte, pourra conduire à des amendes salées voire à des peines de prison si les sociétés ne tiennent pas solidement «les rênes que les citoyens ont resserrées», selon l’expression de la Frankfurter Allgemeine: «Les managers doivent ainsi s’attendre à des temps plus durs», écrit-elle, soulignant qu’«il est probable qu’un vote contre les salaires abusifs serait approuvé à un niveau similaire» en Allemagne. Le quotidien d’outre-Rhin met toutefois en garde contre un trop grand optimisme. Il faudra encore du temps avant que le résultat du vote s’inscrive dans la loi, «ce qui offre aux lobbyistes de tous bords un riche champ d’action».

«24 à zéro»

Cette victoire est celle de «la star du jour» par «24 à zéro», commente la Neue Zürcher Zeitung, faisant allusion aux nouvelles dispositions qui devront être introduites dans la Constitution, «dont beaucoup sont utiles et d’autres nuisibles». Cela ne manquera pas de poser beaucoup de problèmes après ce coup de massue sur la tête des élites et des partis politiques, cet establishment politique et économique incapable de «prendre au sérieux le malaise suscité par les salaires et bonus excessifs. Le quotidien conseille aux perdants une mise en œuvre simple de l’initiative, tout en gardant le sens de la mesure.» N’empêche: la Suisse «va vivre une vraie révolution. Elle va devenir le champion du monde de la démocratie actionnariale», commente le quotidien économique français Les Echos.

Dans ce «vote de protestation», les Suisses ont dit leur ras-le-bol des abus et des promesses des notables. Le Tages-Anzeiger y voit une aspiration à la «décence» après «un combat épique» dont la démocratie actionnariale sort victorieuse. Pour le quotidien zurichois, «ce vote reflète le sentiment d’une majorité pour qui les cadres supérieurs des entreprises pillent les coffres aux dépens de la société civile». En conséquence, il y a «une productivité plus élevée résulte de tout le personnel». Ainsi, logiquement, le citoyen «réclame maintenant un partage équitable de la réussite».

«Le crépuscule des dieux»

«Les rois ont toujours été suspects pour la population de ce pays, qui exige des chefs d’entreprise d’être modestes et d’avoir le sens des convenances, renchérit le Bund. Pour le quotidien bernois, le résultat du vote est aussi «un avertissement à l’élite économique, qui en fin de compte dispose dans ses mains de l’avenir de la croissance économique». Pour elle, c’est «le crépuscule des dieux», commente très longuement une wagnérienne Basler Zeitung, à propos du «Minder vengeur des dépossédés et des démunis».

«Un homme! Une victoire!», titre de son côté le Blick, qui voit en lui «un antihéros qui triomphe». En cet entrepreneur qui «est parvenu à convaincre les gens. Pas par lui-même, mais par ses idées. Il a combattu. Cela lui était égal d’avoir le parlement et le Conseil fédéral contre lui. Egal de savoir sur les pieds de qui il marchait.»

«L’arrogance des hyperriches»

Et en Suisse romande? Pour la Tribune de Genève, l’organisation patronale economiesuisse «s’est décrédibilisée par une campagne aussi bien dotée que mal menée, métaphore du dirigeant surpayé et peu efficient». «L’économie suisse, la qualité de son management comme l’image du pays sortiront renforcées par ces dispositions contre les abus, aussi sèches soient-elles», après que le peuple a mis un terme «à l’arrogance d’une nouvelle classe d’hyperriches, intouchables, aux pouvoirs démesurés».

Pour 24 Heures, le oui massif à l’initiative est «le reflet de vrais problèmes de société» et «si le peuple a suivi le Schaffhousois, c’est parce que le combat était mené par un entrepreneur qui – dans la tête des électeurs de droite qui ont fait pencher la balance – savait de quoi il parlait». Résultat: «Ce lundi, la Suisse se réveille […] un peu moins libérale que de coutume» pour Le Matin de Lausanne. Mais «maintenant que nous avons eu la peau des patrons un peu trop gourmands, irons-nous jusqu’à plafonner leur salaire? […] La Suisse veut-elle devenir un îlot de moralité et d’équité dans un monde sans foi ni loi? A quoi bon?»

«Pas la panacée»

Le résultat du scrutin exprime «un ras-le-bol qui a fait fi des défauts de l’initiative», jugent pour leur part L’Express et L’Impartial. Mais pour les quotidiens neuchâtelois, ni les sociétés cotées en bourse, ni l’économie suisse ne sortent affaiblies par ce vote. «Car il faut bien l’admettre», ce texte «n’est pas la panacée», même si l’homme de la rue a fait comprendre à economiesuisse «que son bulletin de vote n’était pas à vendre».

L’ampleur du succès «s’explique en bonne partie par le fait que l’initiative venait de la droite libérale-nationale, que toute la gauche se devait de soutenir parce qu’elle restreignait de manière autoritaire les libertés de gouvernance et de management des multinationales», note pour sa part L’Agefi. On voit dès lors mal «le parlement s’en tenir à un service minimal après qu’il a travaillé pendant des années sur une réforme du droit des sociétés – le contre-projet – qu’il suffit aujourd’hui de rendre mindéro-compatible. Ce sera le résultat de la formidable erreur d’appréciation du parlement sur les chances d’obtenir que Thomas Minder retire son initiative face à un contre-projet allant plus loin sur plusieurs éléments importants: les Suisses auront finalement l’initiative et le contre-projet.»

Une «claque magistrale»

Pour le Journal du Jura, economiesuisse, les partis bourgeois et le Conseil fédéral ont reçu une claque magistrale. «Le résultat sans appel démontre à quel point ces milieux sont déconnectés des réalités quotidiennes des citoyens.» Donc, argumente La Liberté de Fribourg, «que dit le peuple aux «profiteurs», comme les qualifie en allemand l’initiative Minder? Qu’ils reviennent sur terre. Qu’ils prennent conscience qu’un grand patron supposé génial mérite certes un imposant salaire, mais pas dans les altitudes stratosphériques atteintes des dernières années.»

«Le peuple exige ainsi que l’Etat intervienne auprès de l’infime minorité des responsables d’entreprises qui ne s’embarrassent pas de scrupules», en conclut Le Quotidien jurassien: «Le souverain helvétique a préféré l’original à la copie du contre-projet, dont certaines dispositions méritent d’être conservées. La déferlante pro-Minder est une réaction démocratique à l’arrogance de certains top managers, attitude détestable qui a fini par révulser le pays entier.»

Ce score prouve que «le peuple suisse est capable d’indignation», souligne également Le Courrier de Genève. Et d’ajouter que l’initiative «ne révolutionne pas le fonctionnement du capitalisme suisse, elle le moralise un tant soit peu». Et «l’ensemble du peuple suisse en sort grandi», juge La Côte.

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