Éditorial

Les défis du grand âge

OPINION. L’aide au suicide questionne les limites du libre choix face à la protection de la vie. Mais elle va bien plus loin, puisqu’elle soulève des interrogations sur un phénomène récent à l’échelle de l’humanité: le vieillissement démographique

En Suisse, l’aide au suicide repose sur une relation de confiance entre deux individus: l’un souhaite mourir et l’autre accepte de l’aider à arriver à ses fins. Tant que cet «accompagnateur» ne poursuit pas de mobiles égoïstes, l’article 115 du Code pénal l’autorise à jouer ce rôle.

Cette personne, souvent volontaire dans une organisation d’aide au suicide, a en face d’elle une femme (dans près de 57% des cas), de 78 ans d’âge moyen, souffrant d’une maladie incurable ou chronique, ou de plusieurs. C’est la particularité du système suisse: l’aide au suicide repose en grande partie sur une forme de milice citoyenne. Elle fixe ses normes au gré des évolutions sociétales et des demandes. C’est ainsi que la pratique a délaissé l’exigence d’une maladie mortelle pour accepter les requêtes de personnes souffrant de multiples entraves physiques liées à l’âge.

L’aide au suicide questionne les limites du libre choix face à la protection de la vie. Mais elle va bien plus loin, puisqu’elle elle soulève des interrogations sur un phénomène récent à l’échelle de l’humanité: le grand âge. Lorsque les progrès de la science repoussent l’espérance de vie, quoi d’étonnant à ce qu’une partie de la population souhaite déterminer sa façon de mourir? Même si seule une minorité fera le choix d’Exit, cette question nous concerne tous.

Lire notre dossier: Aide au suicide: ces limites que personne ne veut formuler

Régulièrement, à la faveur de cas qui enfreignent les règles, la Suisse s’offre un débat de société sur ce qui est acceptable ou non dans cette particularité helvétique qu’est l’aide au suicide. Que ces pratiques soient sans cesse questionnées est une bonne chose.

Mais ce débat ne devrait pas occulter une autre discussion, tout aussi essentielle et peut-être plus vertigineuse encore. Un problème dont l’aide au suicide n’est parfois qu’un symptôme: comment, dans un contexte de vieillissement croissant de la population, peut-on garantir des conditions de vie dignes et éviter de laisser un pan de la société sur le bas-côté de la route?

On repousse la mort, la médecine s’adapte, mais en fait-on assez pour développer, au-delà des cadres des spécialistes, une vision globale, une «culture» de cette dernière étape qui n’est pas seulement la fin de vie, mais la vieillesse?

Plutôt que de nous contenter de questionner les limites de l’aide au suicide, interrogeons celles d’un monde dans lequel, une fois passé le temps utile du travail ou brisé le cocon du couple, il devient trop facile de tomber dans la solitude ou d’être saisi d’un sentiment de vacuité.

Chaque décision liée à la mort reste extrêmement personnelle. Il est illusoire de penser que tous les cas pourront être réglés par une loi. En revanche, la Suisse ne peut s’épargner une réflexion sur le grand âge.

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