Forum des 100

Les défis de la santé à l’ère des nouvelles technologies

La médecine personnalisée offre des perspectives prometteuses, mais comporte aussi des risques. Alain Berset plaide pour une gouvernance raisonnable de cette nouvelle masse de données

Forum des 100: La santé dans tous ses états

Comment faire baisser les coûts de la santé? Sommes-nous prêts pour la révolution de la médecine personnalisée? Quel est le poids économique de la Health Valley romande? Une série d'articles traite de ces questions en amont du Forum des 100, organisé par le Temps, le 11 mai, à l'Université de Lausanne.

Alain Berset, souhaiteriez-vous connaître votre carte d’identité génétique? «Non, c’est sans intérêt pour moi», a répondu le ministre de l’Intérieur. Bernard Kouchner, porteriez-vous un bracelet bourré de capteurs pour détecter les signes avant-coureurs d’une maladie? «Non merci, je fais du sport, mais sans bracelet», a décliné l’ex-ministre français. Des réponses qui ont bien résumé l’impression générale ressentie au terme du Forum des 100 du Temps consacré à la médecine personnalisée. Il est sûr que celle-ci offre de fantastiques perspectives. Mais intuitivement, tout le monde s’en méfie un peu, tant les questions qu’elle soulève sont nombreuses.

Le génome humain est un livre de 2’500 pages avec des milliards de caractères. «Connaître le sien n’est plus très cher: un millier de francs aujourd’hui, et pas plus de quelques centaines de francs demain», a déclaré Didier Trono, coresponsable de l’initiative Health 2030, une collaboration entre – notamment – les universités et hôpitaux universitaires de l’arc lémanique.

Cancer, Alzheimer ou Parkinson

Les avantages de la médecine personnalisée sont nombreux: elle permettra d’identifier le risque personnel de développer certaines maladies graves, dont le cancer, Alzheimer ou le Parkinson. En connaissant aussi le patrimoine génétique du patient, son médecin pourra mieux prescrire le traitement dont il a besoin, en évitant par exemple les 200 médicaments auxquels une partie de la population réagit mal.

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Formidable, bien sûr. Mais beaucoup de questions restent ouvertes aujourd’hui. Quel usage sera-t-il fait de ces données? Qui les protégera dans quelle loi? Surtout: cette médecine issue de la révolution numérique, qui certes offre des milliers d’emplois dans la Health Valley lémanique, ne va-t-elle pas faire exploser la facture de la santé, qui se chiffre déjà à 78 milliards de francs en Suisse, soit pas moins de 12% du PIB helvétique?

Alors qu’Alain Berset a prudemment appelé à un «numérique des Lumières», soit à une gouvernance raisonnable de toutes ces données, Bernard Kouchner s’est fait plus péremptoire: «Je ne crois pas un instant que tous ces progrès vont conduire à une baisse des coûts de la santé», a-t-il affirmé.

La facture globale

Réduire la facture globale de la santé, tout le monde sait qu’il s’agit là d’une mission impossible. En revanche, juguler la hausse est possible, à condition de mieux coordonner les efforts. Plusieurs orateurs ont évoqué quelques pistes intéressantes. Spécialiste des soins palliatifs, Gian Demenico Borasio a insisté sur l’importance d’éviter l’acharnement thérapeutique. Les décisions médicales en fin de vie concernent 80% des décès. «Or, dans beaucoup de cas, on pourrait éviter une surmédicalisation qui génère des souffrances et des coûts inutiles», a relevé celui qui est à l’origine de la création de la première chaire de soins palliatifs gériatriques au monde, cela à l’Université de Lausanne.

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Directrice financière des HUG, Brigitte Rorive a plaidé pour un décloisonnement de la chaîne de soins, de manière à éviter de multiplier les examens à chaque étape. Pour sa part, le conseiller d’État Pierre-Yves Maillard, qui a revendiqué le statut de «doyen des ministres cantonaux de la santé en Suisse», a insisté pour le maintien du moratoire sur les médecins étrangers. Il a en outre défendu le rôle de l’État. Selon lui, la réforme libérale de la LAMal de 2012, qui a introduit les tarifs DRG au forfait et la libre circulation des patients, est un échec. «Là où le canton a un pouvoir de planification, soit dans les soins stationnaires, le canton de Vaud maîtrise ses coûts, qui sont inférieurs à la moyenne suisse. Ailleurs, soit dans l’ambulatoire, les dépenses croissent plus vite, soit de 4,5% par an.»

Un débat des riches

Enfin, Alain Berset a insisté sur l’impérieuse nécessité de développer les efforts de prévention, par exemple dans l’alimentation pour diminuer la teneur en sel et en sucre dans les mets préparés. «Nous avons déjà conclu un accord avec les boulangers et nous poursuivons nos efforts dans ce sens». CEO de Nestlé Health Science, Greg Behar a approuvé: «En réduisant le risque de dénutrition chez les personnes âgées, on peut abaisser les coûts hospitaliers de 12%».

Invité à conclure le Forum, Bernard Kouchner est venu rappeler que ce thème de la médecine personnalisée est un débat de riches. «Moi, je me bats aujourd’hui pour construire un hôpital en Guinée Conakry, où beaucoup de femmes accouchent encore par terre. Je crains que ce débat n’accroisse le fossé entre pays riches et pauvres».

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