En Suisse alémanique, l'intérêt pour sa nomination a été vif, sans comparaison avec la relative indifférence de la Suisse romande. Urs Hadorn est depuis le 7 juin le délégué spécial du Conseil fédéral à toutes les questions relatives aux réfugiés du Kosovo en Suisse. L'idée de confier ce mandat au directeur suppléant de l'Office fédéral des réfugiés (ODR) revient à Ruth Metzler. Peu après son entrée en fonction, la conseillère fédérale a éprouvé le besoin qu'une seule personne coordonne le dossier explosif de l'afflux de réfugiés des Balkans. Il y a tant à faire. Plusieurs offices fédéraux sont concernés et la Confédération doit composer avec les cantons, les communes, les œuvres d'entraide. Amener autant d'interlocuteurs à se concerter sur un sujet si sensible pour une opinion chauffée à blanc tient de la gageure.

Urs Hadorn se prépare à des mois difficiles, et il aborde son mandat sans excès de confiance, ni pessimisme. Avant tout il met en garde ceux qui attendent l'impossible de lui. Dans des courriers que lui adressent des citoyens, on voudrait qu'il mette un terme au flux migratoire des Balkans vers la Suisse. «Tout simplement irréaliste», sourit-il. Le climat tendu vis-à-vis des réfugiés en Suisse alémanique le préoccupe. Sans citer de parti ou de personne, il stigmatise «les politiciens qui soufflent sur les braises». Il a un mot de sympathie pour les Romands, à ses yeux «nettement plus tolérants», mieux préparés, selon lui, à supporter la charge provisoire des réfugiés du Kosovo. L'incendie criminel à Chavannes-près-Renens ne le porte pas à nuancer son appréciation. Il formule toutefois un vœu: «J'ai l'espoir que de tels gestes ne se répètent pas. Les statistiques me rassurent.»

A bientôt 58 ans, ce juriste qui a fait toute sa carrière dans l'administration fédérale à Justice et police a un atout: son immense expérience. Son premier emploi à Berne, à la police des étrangers, remonte à 1971. De tous les fonctionnaires de l'ODR, il est le plus ancien. Quand, en 1981, il a pris la direction de la nouvelle section chargée des questions d'asile à l'Office des étrangers, il dirigeait 17 collaborateurs. L'ODR, dont Urs Hadorn est devenu le numéro deux, compte aujourd'hui quelque 600 employés.

C'est son intime connaissance des rouages des politiques d'asile et des étrangers qui lui donne l'autorité et le pouvoir de peser en coulisses sur les décisions. Pour mener sa nouvelle mission dans les meilleures conditions, il a obtenu d'avoir un accès direct aux trois principaux conseillers fédéraux chargés de la politique d'asile, Ruth Metzler, Joseph Deiss et Adolf Ogi. A cette exception près, son mandat de délégué spécial du Conseil fédéral ne lui confère aucune compétence extraordinaire. Il reste subordonné au patron de l'ODR, Jean-Daniel Gerber. «C'était une condition, sinon la situation pouvait devenir confuse», déclare-t-il.

Droit de nécessité, mesures d'urgence, et maintenant un délégué spécial du Conseil fédéral pour les réfugiés des Balkans: la Suisse est-elle à ce point en crise? «Depuis le début de la guerre au Kosovo, je me suis toujours efforcé de freiner la tendance au catastrophisme, tempère le haut fonctionnaire. La Suisse affronte un afflux de réfugiés de grande ampleur, mais la situation est maîtrisée et on ne peut pas parler de crise. C'est une question d'appréciation.»

Mercredi soir, Urs Hadorn se rendra à Grafenort, à la frontière des demi-cantons d'Obwald et Nidwald. Il invitera les habitants à accepter l'ouverture dans leur village d'un centre de préenregistrement des réfugiés. Dialoguer, informer et faire appel au bon sens de la population devraient suffire à dissiper les craintes, voire l'hostilité, prédit-il. «On ne dit pas assez que l'effort réclamé est temporaire. Les retours volontaires sont déjà une réalité. Les guichets des polices des étrangers sont pris d'assaut par des réfugiés désireux de rentrer au Kosovo. La tendance est générale depuis la fin du conflit. Tout change très vite. En Suisse comme dans les Balkans, où déjà 600 000 réfugiés sont retournés dans leurs villages depuis la Macédoine et le Monténégro dès la fin du conflit.»

On comprend dans ce contexte le calcul du Conseil fédéral de prolonger de trois mois à une année l'interdiction de travailler des réfugiés. En ne leur laissant qu'un infime espoir d'insertion économique, le gouvernement veut renforcer la tendance des retours naturels. Particulièrement prudent, Urs Hadorn note qu'aucune étude scientifique ne donne raison aux partisans ou aux adversaires de cette mesure. Il est tout aussi retenu quand il évoque l'intégration des mineurs réfugiés. Outre le haut fonctionnaire loyal, c'est le juriste qui parle: la Confédération n'a pas à s'en mêler et elle respectera les choix des cantons. De même elle doit laisser le soin de résoudre les disparités parfois constatées entre communes riches et pauvres, les premières acceptant beaucoup moins de réfugiés que les secondes.

On cherche des convictions à Urs Hadorn, mais il ne présente guère d'aspérité. Son père était pasteur et il dit avoir gardé de son enfance passée dans la maison de paroisse une fibre pour les problèmes humains et sociaux. Cette sensibilité a pesé, dit-il, dans son premier choix professionnel. Plutôt traiter les cas d'étrangers arrivant en Suisse que rédiger les articles de la loi sur l'aménagement du territoire. Il reconnaît toutefois qu'il n'a que très rarement l'occasion de rencontrer ces réfugiés dont le sort est entre les mains de son office. A la fois tireur de ficelles et homme à l'endurance éprouvée, Urs Hadorn semble enfin insensible aux critiques qui pleuvent sur l'ODR. La raison l'emporte sur les sentiments, bien enfouis sous une épaisse carapace: «Il n'y aura jamais de consensus sur l'asile en Suisse car le problème est trop complexe.» Le pragmatique a parlé, ou, plus précisément, le «manager des situations difficiles», comme il se définit lui-même.