«Je suis certainement un mauvais exemple, car je vis sans histoire dans mon village de 700 habitants. On ne peut vivre son homosexualité qu'à visage découvert, sinon on est malheureux.» Sous son chapeau arc-en-ciel, Hubert Choffat, Le Baron de Cœuve, 56 ans, s'est faufilé à l'avant du cortège de la pride, samedi à Delémont. Pour exprimer sa fierté de voir que la capitale de son petit canton peut organiser le raout gay romand. Mais aussi pour se montrer et contredire implicitement le discours officiel du jour, prétendant qu'il est difficile de vivre son homosexualité à la campagne. «Je m'assume depuis tout jeune, confie encore Le Baron. J'ai beaucoup apprécié de voir Mickaël oser dire, à la tribune, devant des milliers de personnes, qu'il est homosexuel.»

«Respect mutuel»

L'un des temps forts de la septième gay pride, qui bouclait à Delémont son tour des capitales romandes, fut le témoignage public de Mickaël, Prévôtois de 19 ans. «Je me cachais pour vivre, et j'en ai marre. J'avais peur des commérages, dans une petite région où tout le monde se connaît, où on nous appelle pédés et où on nous confond voire assimile avec pédophiles. J'ai réfléchi. Et j'ai décidé de vivre ma propre vie.» La foule massée devant l'Hôtel de Ville de Delémont, émue, a longuement applaudi.

Juste après lui, la ministre jurassienne de l'Education, Elisabeth Baume-Schneider, a prononcé un discours engagé, prônant le «respect mutuel», s'en prenant à ceux qui expriment mépris, hostilité ou cynisme envers les homosexuels, «autant d'insultes aux notions fondamentales de respect et de tolérance en matière de différences identitaires». Au dire des principaux intéressés toutefois, l'homosexualité serait un sujet tabou à la campagne. «Les homos préfèrent aller vivre dans l'anonymat des villes», déclare Ariane Rossi, porte-parole des lesbiennes.

De fait, les organisateurs jurassiens de la pride ont beaucoup craint d'être snobés, justement parce que Delémont apparaît loin des centres urbains. Craintes évaporées samedi: plus de 5000 participants homosexuels ont fait le déplacement jurassien. Et au moins autant de Delémontains et de Jurassiens ont assisté au défilé, puis se sont immiscés dans la fête, en vieille ville. Peut-être y avait-il, dans la foule, quelques voyeurs qui risquent d'avoir été déçus. Le temps des gay prides provocatrices est révolu. Le défilé delémontain a été sobre et bon enfant.

Reste à vérifier que l'osmose souhaitée entre homosexuels et population delémontaine s'est réalisée. Que la «reconnaissance» demandée a été accordée. Le maire de Delémont, Pierre-Alain Gentil, n'a pas caché que des réticences se sont exprimées dans sa ville. Sans toutefois déclencher de polémique ni de vague hostile. Le politicien delémontain a fourni l'explication à l'accueil «très majoritairement favorable» de la pride: «Les Jurassiens apportent naturellement soutien et compréhension aux minorités. Ils ont dû se battre pour faire reconnaître leur droit à la différence», rapport à la création du canton en 1979.

Durant le cortège, Ernst Ostertag et Robert Rapp, les septuagénaires zurichois pacsés la semaine passée, venus en «tour de noce» à Delémont, ont fait un tabac. Dans les rues étroites de la capitale, participants et spectateurs de la pride se sont côtoyés de très près. «Certains ont encore peur de nous, mais on est loin des réticences de Sion par exemple», apprécie Hubert Choffat, une grosse croix accrochée à son cou. «Je suis croyant, je vais régulièrement à l'église. L'attitude des Eglises officielles jurassiennes est remarquable face à la pride et aux homosexuels.» Samedi soir, l'Eglise catholique avait «invité» les homosexuels à la messe. Nombre y ont pris part. L'abbé Jean-Jacques Theurillat a prêché l'accueil, a dit comprendre – mais pas cautionner – ceux qui ont pu se déclarer choqués, précisant que les revendications politiques devaient avoir été laissées à la porte de l'église.

Conviviale, la pride delémontaine s'est déroulée sans remous. Ses adversaires, membres de l'UDF et d'Eglises intégristes jurassiennes, s'étaient repliés à Glovelier, à 10 kilomètres de Delémont, pour y exprimer leur aversion de la pride en organisant une fête de la famille. Quelque 400 personnes y ont participé dimanche.