23 décembre. Le jour est symbolique, le geste l’est tout autant. La veille de Noël, une nonagénaire lucernoise restera dans les livres d’histoire comme la première Suissesse à s’être fait vacciner contre le coronavirus. Un jour auparavant seulement, le 22 décembre, la Confédération publiait l’adjudication des deux outils informatiques permettant la gestion des données vaccinales, à savoir OneDoc pour gérer l’enregistrement des patients et la transmission des résultats et myCOVIDvac, module du carnet de vaccination électronique qui sert à délivrer les certificats. Montant de la facture: 1,4 million de francs. 

Un début laborieux

Comment expliquer que la Suisse ait tant tardé à lancer une interface qui garantisse une collecte homogène des données vaccinales dans tout le pays alors que le monde entier guettait depuis des mois l’arrivée des vaccins? L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a-t-il manqué d’anticipation? Non, rétorque son service de communication, qui précise que l’élaboration de cet outil était en cours depuis septembre. «Ce n’est qu’une fois que les recommandations de la Commission fédérale pour les vaccinations et que la stratégie vaccinale définitive étaient connues que nous avons pu déterminer les fonctionnalités nécessaires à l’attribution du contrat», justifie-t-on par écrit.

S’est ensuivie une laborieuse phase pilote menée début janvier par le canton de Genève pour améliorer les fonctionnalités de cette interface. En attendant, Lucerne s’est vu contraint de collecter durant plusieurs semaines ses données vaccinales dans un fichier Excel, avant de pouvoir finalement les déverser dans ce système de collecte des données.

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Des cantons proactifs

Face à ces délais, d’autres cantons – Berne, Vaud, Neuchâtel, Jura et Bâle-Ville – ont préféré se munir de leur propre outil informatique afin de pouvoir assurer le suivi de la vaccination dès la fin du mois de décembre.

Les experts informatiques des cantons de Neuchâtel et du Jura ont ainsi uni leurs forces pour adapter et réactualiser un outil informatique développé lors de la précédente pandémie, celle de la grippe A (H1N1) survenue en 2009. «On préfère d’ordinaire mutualiser les forces et mettre à profit des outils déjà existants. Or dans ce cas précis, nos experts informatiques craignaient que l’on ne puisse pas démarrer à temps, c’est la raison pour laquelle on a fait de l’Alleingang», argue le ministre jurassien de la Santé et de l’Economie, Jacques Gerber.

A Bâle-Ville, les autorités ont, quant à elles, choisi de s’appuyer sur l’expertise d’un partenaire privé. Gérant l’ensemble de la vaccination, Meconex a privilégié son propre logiciel, d’ores et déjà opérationnel. «Ce n’est pas une décision qui s’oppose à la solution préconisée par l’OFSP, précise Anne Tschudin, responsable communication du Département de la santé de Bâle-Ville. Ce choix a simplement permis de faciliter la mise en place du centre cantonal de vaccination.» Le résultat est probant. Le demi-canton figure en tête de liste des cantons aux campagnes de vaccination les plus avancées.

Quant à l’interopérabilité des données avec l’outil recommandé au niveau fédéral, Bâle-Ville confirme qu’elle est garantie grâce à une interface servant de passerelle entre les cantons et la Confédération. «Nous n’excluons pas de basculer sur le système OneDoc. Nous réexaminerons ultérieurement cette option», tempère la Bâloise.

«Bis repetita»

Ce n’est pas la première fois que la pandémie révèle les difficultés des autorités à mettre sur pied un système de collecte de données centralisé et uniforme. Souvenez-vous. Au printemps dernier, pris au dépourvu, les cantons avaient dû bricoler durant plusieurs mois à grand renfort de tableaux Excel pour consigner les cas testés positifs au Covid-19 et assurer le traçage des contaminations, ce qui mena à une confusion générale. Au sortir du semi-confinement, alors que certains départements cantonaux entamaient déjà la professionnalisation de leurs enquêtes d’entourage, la Confédération avait fini par acquérir en juin un logiciel, auquel s’étaient finalement ralliés 16 cantons, dont deux seulement en Suisse romande.

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Retard numérique

Quelques mois plus tard, rebelote donc. Face à l’hétérogénéité de ces interfaces, il aura fallu attendre près d’un mois après le lancement de la première campagne de vaccination pour obtenir de l’OFSP les premières données vaccinales sur un plan fédéral. Par ailleurs, les chiffres ne sont actualisés que de façon bihebdomadaire contrairement par exemple au canton de Vaud, qui a développé son propre système via le réseau Unisanté et qui actualise ses données en temps réel.

Pour la Dre Marie-Annick Le Pogam, coresponsable avec sa consœur Valérie Pittet du groupe de recherche «Health Data Sciences» du Centre universitaire de médecine générale et de santé publique (Unisanté) à Lausanne, la fragmentation des systèmes d’information sanitaires complique la gouvernance, surtout en cas de pandémie, où les niveaux de réflexion, d’organisation et de décision devraient se situer à l’échelle nationale, voire internationale.

«Malgré l’existence de certaines plateformes en ligne centralisées, un système d’information sanitaire cohérent, interopérable au niveau national fait malheureusement défaut en Suisse. Si l’on peut saluer les initiatives cantonales, il est urgent de se donner les moyens d’un système d’information national car d’autres pandémies ou crises sanitaires pourraient survenir en lien avec les changements climatiques», conclut la cheffe de clinique, tout en se réjouissant que la crise ait toutefois permis de donner un formidable coup d’accélérateur pour doper les réflexions autour de la numérisation du secteur de la santé.

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