Il y a deux versions pour expliquer la visite de travail du roi de Bahreïn jeudi à Berne. Officiellement, sa Majesté sera reçue au plus haut niveau pour parler «des relations bilatérales, liant les deux pays, de la situation dans la région du Golfe et de divers thèmes de nature multilatérale», relate le communiqué de presse diffusé par la Confédération.

Officieusement, cette rencontre s’inscrit dans un contexte beaucoup plus délicat, expliquait notre chroniqueur François Nordmann, ancien ambassadeur, analyste de la politique étrangère, dans notre édition de mardi. La Suisse s’est en effet mise en délicatesse avec les pays du Golfe, après avoir pris l’initiative de protester contre les violations des droits de l’Homme par le Bahreïn, en septembre dernier, lors de la session du Conseil des droits de l’homme.

La déclaration lue par l’ambassadeur helvétique à la tribune onusienne demandait notamment aux autorités bahreïniennes d’accepter la visite du rapporteur de l’ONU sur la torture.

Gestes d’apaisement, dont la vente d’armes

Cette déclaration a provoqué un tollé au sein des pays du Golfe, qui se sont solidarisés avec le Barheïn. Suite à cela, la Suisse a fait plusieurs gestes d’apaisement, rappelle François Nordmann, dont une visite du secrétaire d’Etat Yves Rossier et l’autorisation par le Conseil fédéral d’exportation d’armes au Bahreïn en avril (portant, selon les précisions fournies par le SECO, sur une somme totale d’environ 14 millions de francs). La visite du roi en Suisse doit sonner comme le point d’orgue de cette politique d’apaisement.

Mais ces gestes ne passent pas inaperçus. Basée à Washington avec un bureau à Genève, l’ONG Americans for Democracy and Human Rights in Bahrain (ADHRB) s’est fendue d’une lettre au président de la Confédération Johann Schneider-Ammann. ADHRB demande au gouvernement suisse de «continuer l’effort de sensibilisation et d’encourager le Bahreïn à mettre en œuvre les standards internationaux de droits de l’homme, ainsi que de reconsidérer la levée de l’interdiction d’exportation d’armes.»

Question de neutralité

La visite du roi poursuit toutefois une intention plus large que la simple perspective de recoller les pots cassés. Après tout, le royaume du Bahreïn ne compte que 1,2 millions d’habitants et les échanges entre la Suisse et ce pays sont relatifs. Mais Berne chercherait à rétablir l’équilibre entre les deux frères ennemis de la région: l’Arabie saoudite appuyée par les pays du Golfe dont le Bahreïn et l’Iran. Après s’être rendu à Téhéran, le président de la Confédération reçoit un roi proche des Saoudiens. Question de neutralité, semble dire Berne. «La normalisation avec les pays du Golfe est sans doute à ce prix», souligne François Nordmann.

Conseiller national, membre de la commission de politique extérieure, Carlo Sommaruga (PS/GE) fulmine: «La question doit se poser en termes de valeurs que défend la Confédération. Il se justifiait de se rendre en Iran, sous l’angle de la clôture des bons offices de la Suisse, entre Washington et Téhéran. Mais le problème avec une visite officielle du roi de Bahreïn est qu’elle donne une légitimité à un régime dénoncé pour violation des Droits humains, en complète contradiction avec nos valeurs.» Le Groupe pour une Suisse sans armée a aussi protesté mercredi, estimant que la collaboration avec «un régime qui prend part à la guerre du Yémen est contraire à la neutralité.»