Marc-André Raetzo est un pionnier. Le médecin interniste installé à Onex, près de Genève, est à l’origine du réseau Delta, premier réseau de soins intégrés de Suisse romande. Créé en 1991, il est le seul à avoir réellement trouvé son public de ce côté-ci de la Sarine: il regroupe aujourd’hui 365 médecins de premiers recours entre Genève et La Côte vaudoise et prend en charge plus de 100 000 assurés. C’est 25 fois plus qu’il y a vingt ans.

Ce succès est le fruit d’une démarche qualitative et participative. A l’origine, l’objectif de Marc-André Raetzo et de son associé, Philippe Schaller, était de s’adapter à l’évolution de la société: avec une population vieillissante, la médecine générale est confrontée à un nombre toujours plus grand de malades chroniques dans un système de santé conçu pour résoudre des problèmes aigus.

«La plupart de nos patients de plus de 70 ans ont une ou deux maladies chroniques, détaille le praticien. Aujourd’hui, le médecin de famille n’a pas toujours les moyens de coordonner les différents traitements prescrits, que ce soit par des spécialistes et des hôpitaux. Cette fragmentation constitue un danger pour les patients et elle est peu économique. Avec des médecins rémunérés à l’acte, le système valorise la maladie plutôt que la santé.»

Les patients affiliés au réseau Delta sont contraints de recourir à un médecin de premier recours. Ce dernier joue le rôle de «porte d’entrée» (gatekeeper) dans le réseau et oriente la consommation vers les prestataires de soins les plus pertinents et les moins coûteux. Pour les inciter à faire le pas, les assurés bénéficient d’un abattement de prime maladie de 20% à 25%. «Delta a collaboré d’emblée avec les assureurs selon le système de la coresponsabilité budgétaire, précise Marc-André Raetzo. Une enveloppe financière est négociée chaque année (prépaiement par capitation). Quand nous n’utilisons pas l’entier du montant versé, un tiers est investi pour la formation continue au sein du réseau et deux tiers pour des programmes de prévention.»

Les médecins du réseau se réunissent chaque semaine dans un des cercles de qualité animés par une vingtaine de médecins formés, dont Marc-André Raetzo. Objectif, qui apparaît dans la charte du réseau: améliorer le suivi des patients et réduire les coûts en valorisant «les bonnes pratiques médicales». Selon une l’étude de l’Institut de médecine sociale et préventive (IMSP) de l’Université de Genève, la prise en charge intégrée fait augmenter le prix des consultations mais réduit les coûts techniques comme la radiologie, les examens de laboratoire, les prescriptions de médicaments, les consultations en urgence et les hospitalisations.

Les cercles de qualité ont une autre vertu plus inattendue: ils permettent aux praticiens de mieux affronter une pression toujours plus forte. «Entre médecins, on apprend à gérer son angoisse et du coup on gère mieux celle des patients, explique Marc-André Raetzo. On communique mieux et on est plus efficace. C’est un long processus de croissance pédagogique commun.»

Fort de son expérience, Marc-André Raetzo soutient la révision de la Loi sur l’assurance maladie (LAMal) dite du Managed Care. Un oui du peuple suisse le 17 juin – les chances semblent limitées au vu du premier sondage (LT du 12.05.2012) – entraînerait la généralisation des réseaux de soins dans un délai de trois ans. De quoi, assure le médecin, «améliorer la prise en charge de premier recours et réduire les coûts supportés par l’assurance de base».

Le nouveau cadre légal ne changerait pas grand-chose pour le réseau Delta. «Mais c’est un outil indispensable pour favoriser le développement des réseaux, estime le médecin genevois. La loi remet les assureurs à leur place. Elle leur interdit d’être directement des prestataires de soins, comme c’est le cas aujourd’hui avec les centres Swica en Suisse alémanique (lire ci-dessous). Elle impose aussi un renforcement de la compensation des risques avec des critères d’évaluation plus fins que les seuls critères d’âge et de sexe. De quoi limiter de manière significative la chasse aux bons risques.»

Le docteur Raetzo regrette que cette péréquation financière entre caisses n’ait pas incité le Parti socialiste à soutenir le projet. «Leur opposition est tactique. Avec la redistribution qui est prévue, ils ne pourraient plus dire que les caisses maladie se comportent comme des gangsters. Cela les priverait de leur principal argument pour promouvoir leur projet de caisse unique.»

Le médecin jette un regard tout aussi sévère sur les opposants de droite qui défendent la liberté de contracter. «Aujourd’hui déjà, beaucoup de médecins sont dans des réseaux, les patients ne sont pas captifs. Et le choix du spécialiste subsiste largement. Au réseau Delta, nous n’en avons pas à l’interne. On décide du spécialiste avec le patient.»

Autre avantage important du Managed Care, selon Marc-André Raetzo: il formalise la coresponsabilité budgétaire entre le réseau de soins et les assureurs. «Sans cela, on ne peut pas parler de réseau de soins intégrés», estime-t-il. L’objectif du partage de responsabilité est de rendre le financement évolutif, adaptable d’année en année. «Avec 100 000 assurés, nous avons un certain poids dans la négociation.» La coresponsabilité budgétaire offre en outre des possibilités aux médecins en réseau qu’ils n’ont pas en pratique individuelle. Cela nous a donné les moyens de fournir des prestations qui ne sont pas remboursées par le LAMal, détaille le médecin. Nous avons par exemple engagé une infirmière qui assure le suivi des sorties d’hôpital de nos patients. Cela nous donne une marge de manœuvre plus importante.»

Un modèle appelé à se développer, que le Managed Care soit adopté ou non le 17 juin. «Pour certains actes médicaux bien protocolés, les infirmières font très bien le travail, souligne le docteur Raetzo. Il faut y penser: c’est une alternative intéressante pour lutter contre la pénurie des médecins généralistes qui s’annonce.»

«Entre médecins, on apprend à gérer son angoisse et du coup on gère mieux celle des patients»

«Nous avons engagé une infirmière qui assure le suivi des sorties d’hôpital de nos patients»