Peu de temps avant sa démission, Flavio Cotti en avait esquissé la possibilité, de façon quelque peu sibylline, dans une interview accordée à un quotidien alémanique. Le ministre des Affaires étrangères tâtait alors le terrain avec le secret espoir, dit-on, qu'on le retienne. Comme ses proches l'avaient au contraire assuré que le moment était bien choisi pour quitter la scène, il s'était résolu à annoncer son départ, au tout début de janvier 1999, en même temps qu'Arnold Koller. Il est peu probable que Ruth Dreifuss ait eu semblable intention en annonçant qu'elle quitterait le Conseil fédéral en même temps que Kaspar Villiger. La cheffe du Département de l'intérieur sait bien que nulle clameur ne s'élèverait dans les rangs du Parti socialiste pour la supplier de rester. Au contraire, les camarades du PS ont hâte de lui voir les talons.

Cette démarche tout à fait inhabituelle en forme de préavis de démission apparaît plutôt, soit comme une façon de brûler ses vaisseaux et de s'interdire tout retour en arrière, soit de donner plus de poids, en lui ajoutant un élément de surprise, à une démarche annoncée et attendue. La deuxième singularité de l'initiative prise par Ruth Dreifuss est qu'elle engage également son collègue Kaspar Villiger. Le plus discret des conseillers fédéraux a fait savoir qu'il ne commenterait pas l'épisode. Son porte-parole, Daniel Eckmann, a toutefois déclaré sans plus de détails que le ministre des Finances, qui se trouvait dimanche au Tessin, avait été «surpris». Officiellement, Kaspar Villiger n'a encore pris aucune décision quant à son départ. Une seule chose est certaine, il n'annoncera pas sa démission avant la votation du 22 septembre sur la Fondation Suisse solidaire, ce qui ne laisse guère, pour cette annonce faite en priorité au Conseil fédéral lors de l'une de ses séances hebdomadaires, que la perspective du 30 septembre ou du 16 octobre prochains.

Kaspar Villiger a sans doute été surpris beaucoup plus par le moment choisi que par la teneur du message émis par Ruth Dreifuss. Nul ne peut croire, à Berne, à l'hypothèse qu'il ait pu ne pas y avoir de concertation entre les deux collègues. Sur le fond, la surprise est au surplus très relative. A Berne également, c'est beaucoup plus la forme que la teneur du message qui a surpris. Ruth Dreifuss comme Kaspar Villiger apparaissent l'un et l'autre à ce point en bout de course que le préavis émis par la première paraît annoncer une démarche considérée comme étant dans l'ordre des choses pour chacun d'entre eux. La singularité de l'opération pourrait même n'en donner que plus de poids et de portée au processus de succession qui se trouve ainsi ouvert concrètement.

Le PS pourrait perdre le Département de l'intérieur

Ruth Dreifuss, Kaspar Villiger et leurs partis respectifs, de même que le PDC, ont tout intérêt à régler cette double succession cette année encore, avant les turbulences de l'année électorale 2003. C'est une façon de conforter la formule magique contre les assauts que ne manquera pas de lui porter l'UDC à l'issue des élections fédérales de 2003. Et l'opération passe par une démission simultanée des deux partants. Le Conseil fédéral en est arrivé au point où une réaffectation des départements semble nécessaire. Ruth Dreifuss et Kaspar Villiger engendreraient une intense frustration dans la Berne fédérale comme dans l'opinion publique s'ils ne démissionnaient pas de concert, pour permettre une rocade.

Ce faisant, Ruth Dreifuss sacrifie d'une certaine façon l'assurance de voir le Département de l'intérieur rester en mains socialistes, comme cela aurait été le cas si elle partait seule. Mais l'on sait que son parti est fort divisé sur l'opportunité de continuer à gérer les assurances sociales sous la tutelle des partis bourgeois. Le Parti socialiste aurait les mains plus libres en leur abandonnant l'Intérieur et en se repliant sur les Affaires étrangères, la seule alternative qui leur demeure ouverte. C'est un élément dont le PS devra tenir compte en choisissant un candidat ayant vocation de succéder à Pierre Aubert et à René Felber.