«Horrible»: c'est le terme choisi par plusieurs anciens des Transports publics genevois (TPG) pour décrire l'atmosphère qui règne dans leur ex-entreprise, poids lourd du secteur public avec ses 1400 employés et son budget annuel de presque 230 millions de francs. Depuis des mois, les démissions se succèdent: le directeur du marketing a quitté son poste récemment; le responsable de l'informatique, la porte-parole, le directeur financier et le directeur d'exploitation étaient partis avant lui. Le directeur des ressources humaines a été dégradé après la commande par sa hiérarchie d'un rapport d'évaluation plutôt critique. En deux ans, les TPG ont ainsi perdu la quasi-totalité de leur comité de direction.

Selon nos informations, l'un des cadres précités a été victime de dépression, et des avocats sont intervenus dans au moins trois cas à la demande d'employés pour demander des indemnisations. D'autres cadres disent avoir été convoqués à des séances impromptues où leurs supérieurs les ont sommés d'accepter une dégradation immédiate ou de prendre la porte.

Comment expliquer cet exode? Différents interlocuteurs mettent en cause Michel Jacquet, le président du conseil d'administration des TPG depuis 2002. Selon eux, il est devenu le vrai patron de l'entreprise, et sa forte personnalité d'ancien grenadier, d'aviateur et de grand sportif semble avoir largement éclipsé le directeur en titre, Christoph Stucki. D'anciens employés lui reprochent un style de direction brusque et imprévisible. «Normalement, un président du conseil d'administration ne doit pas se mêler de la direction opérationnelle, explique Jean-Pierre Etter, l'un des prédécesseurs de Michel Jacquet à la tête des TPG. J'aime beaucoup Monsieur Jacquet, mais ce n'est pas un conciliateur.»

Les publicitaires qui ont participé au dernier concours lancé par les TPG ont fait l'expérience de son style plutôt abrupt: 15 agences y avaient participé en espérant décrocher un contrat de 4 à 6 millions de francs sur quatre ans. En juin 2003, le concours a été annulé: selon Michel Jacquet, les projets présentés n'étaient «pas très séduisants», et l'appel d'offres était mal rédigé. Tous les participants ont dû être dédommagés, ce qui a coûté 100 000 francs aux TPG. «On n'a jamais vu ça», commente Hervé Devanthéry, de l'Union suisse des agences de publicité. Depuis, l'entreprise de transports publics distribue des mandats à des agences qu'elle choisit directement, sans appel d'offres.

Menton énergique et visage bronzé, Michel Jacquet écarte les reproches avec assurance. «Inaugurer les chrysanthèmes n'est pas mon style, reconnaît-il. L'Etat nous oblige à augmenter nos capacités, et mon travail, c'est de contrôler que la direction remplit les objectifs qui lui sont fixés.» Et ceux-ci sont très ambitieux: les TPG doivent accroître leur offre de 20% jusqu'en 2006. Quant aux départs des cadres dirigeants, «ils font partie de la vie d'une entreprise publique», estime Michel Jacquet. «A part le directeur d'exploitation, personne n'a été mis à la porte. Ceux qui sont partis avaient des insuffisances, ou alors ils n'ont pas voulu s'intégrer à la nouvelle organisation.»

Malgré l'optimisme de leur président, une sourde inquiétude règne à l'interne sur l'équilibre financier des Transports publics genevois. Aujourd'hui, 40% des dépenses de l'entreprise sont couvertes par la vente de titres de transports, et 60% par les subventions publiques, c'est-à-dire l'argent des contribuables. «Normalement, ce devrait être l'inverse», commente Michel Ducret, administrateur des TPG et président de la CITRAP, une association d'usagers. A Zurich, par exemple, les transports publics sont financés à plus de 50% par la vente de billets. Mais la direction des TPG n'a qu'une marge de manœuvre limitée: le Conseil d'Etat genevois a refusé d'augmenter le prix des billets entre 1995 et 2004. Et l'entreprise est dominée par des syndicats surpuissants – «à la limite de l'autogestion», selon un ancien cadre – qui sont prêts à défendre, par la grève si besoin est, les avantages dont bénéficient les employés.

«La différence de salaire est considérable: une personne payée 5000 francs par mois dans le privé peut passer à 7000 francs en entrant aux TPG», estime Michel Ducret. Une agente commerciale gagne 7360 francs par mois. Le salaire moyen aux TPG s'élève à 100 000 francs par an. Inexorablement, la masse salariale de l'entreprise augmente. Des postes ont été créés dans les ressources humaines, la communication et l'informatique. Les primes à l'ancienneté signifient que les dépenses vont augmenter à mesure que les employés actuels prendront de l'âge. Un ancien cadre parle de «catastrophe programmée» sur le plan financier. Michel Jacquet, moins alarmiste, pense cependant que la grille effective des salaires gagnerait à être changée: «Aujourd'hui, une personne qui entre dans l'entreprise sait exactement ce qu'elle va gagner toute sa vie. C'est un système complètement sclérosé.»