Les sessions organisées à l'extérieur de Berne ne sont décidément pas des moments de pur bonheur pour le PDC. Déjà à Genève en 1993, le groupe démocrate-chrétien des Chambres fédérales avait dû régler quelques problèmes nés de l'échec de la votation sur l'EEE. Mardi à Lugano, les élus du parti ont commencé à régler quelques comptes sur fond de crise ouverte par la débâcle de l'initiative «Oui à l'Europe!». Vu l'importance du contentieux et le caractère de certains de ses protagonistes, ces comptes sont sans doute loin d'être totalement soldés. L'aile conservatrice alémanique veut en effet faire payer aux Romands – et assimilés – le soutien à l'initiative qu'ils avaient arraché au dernier congrès du parti et la défaite conséquemment essuyée dimanche. «Nous ne voulons pas faire rouler des têtes, affirmait mardi matin le Schwytzois Bruno Frick, mais des démissions devraient être à l'ordre du jour.» Dans le collimateur figurent en première position le chef du groupe parlementaire, le Genevois Jean-Philippe Maitre, et les deux vice-présidents du parti, le Jurasssien François Lachat et dans une moindre mesure la Zurichoise Rose-Marie Zapfl.

Avec leur engagement en faveur d'une adhésion à l'Union européenne couronné par une prise de position malheureuse du parti suisse en faveur de l'initiative, ils ont fait perdre sa crédibilité au PDC, affirment leurs accusateurs. Il faut qu'ils admettent et paient leurs erreurs, avant que le PDC puisse se recentrer, selon la volonté de son président Adalbert Durrer, sur une ligne plus conservatrice, plus proche de celle de l'UDC. La concentration de l'attaque sur le chef du groupe parlementaire et les vice-présidents permet d'épargner Joseph Deiss. Le ministre des Affaires étrangères est bien loin d'être absent de reproches aux yeux de l'aile antieuropéenne du parti, mais il va de soi qu'on ne peut pas faire d'un conseiller fédéral une victime expiatoire.

Réplique romande

Les Romands n'étaient toutefois pas décidés à se laisser manger tout crus et entendaient bien rappeler Adalbert Durrer à ses responsabilités. Ce dernier joue en effet un rôle tout à fait particulier pour un président de parti. Au lieu de rassembler et de calmer les esprits, le président joue lui même les agitateurs et les accusateurs. Il est pourtant, rappellent certains Romands, le premier responsable de la situation pénible dans laquelle se débat son parti. C'est en effet Adalbert Durrer qui a poussé les conseillers aux Etats démocrates-chrétiens à repousser obstinément tout contre-projet à l'initiative des jeunes, en intriguant en sous-main en faveur d'une solution qu'il n'osait pas soutenir officiellement à la tête du parti. Or, avec un contre-projet, même minimaliste, l'initiative aurait été retirée, le pays aurait fait l'économie d'une votation et le PDC d'une crise. Des élus qui sont restés discrets dans la campagne et qui n'ont jamais affiché une grande flamme proeuropéenne, comme le Valaisan Simon Epiney, n'entendaient pas laisser Adalbert Durrer jouer impunément les pompiers pyromanes.

Ces propos ont sans doute été tenus dans l'esprit sinon dans la lettre, derrière les portes closes de la salle où siégeait le groupe PDC mardi dans l'après-midi, puisque Jean-Philippe Maitre a qualifié la discussion de franche et ouverte au sens diplomatique du terme, en admettant que le dossier européen avait entraîné dans les rangs démocrates-chrétiens «des divisions qui ont fait du mal». «Personne n'a été épargné par la critique», a pour sa part confié Adalbert Durrer.

Réconciliation

Si le recentrage du parti sur une ligne plus proche de la sensibilité populaire paraît demeurer le souci premier d'Adalbert Durrer, Jean-Philippe Maitre a bien insisté sur le fait qu'il n'était pas question pour le PDC de s'aligner sur l'UDC. «Notre identité est celle d'un parti centriste qui veut représenter la Suisse dans sa diversité, il n'est pas question de faire du suivisme de l'UDC», affirme le chef du groupe parlementaire. Il n'entend pas non plus laisser le PDC revenir sur les positions prises au congrès de Bâle en faveur de l'adhésion à l'UE. Le parti devrait pouvoir se réconcilier sur le dossier européen d'autant plus facilement que celui-ci est désormais, et pour un bon moment, au frigo, poursuit Jean-Philippe Maitre, en en remettant les clés au Conseil fédéral. Cette pause sur la question européenne et ce refroidissement des passions lui permettront de se concentrer sur les dossiers «qui sont au cœur des valeurs démocrates-chrétiennes», en l'espèce l'avortement, la révision de la loi militaire et l'entrée de la Suisse à l'ONU, autant de batailles qui ne seront pas des parties de plaisir.