La souveraineté populaire doit-elle primer sur les grands principes de portée internationale? Depuis le vote contre les minarets et alors que l’UDC se profile sur une nouvelle initiative, prônant le renvoi des délinquants étrangers, la démocratie directe est-elle intangible? Débat dans la presse.

Faut-il invalider l’initiative de l’UDC sur le renvoi des délinquants étrangers? Lui opposer un contre-projet? Le conseiller national libéral-radical genevois Christian Lüscher en débattait lundi soir avec Robert Cramer, conseiller aux Etats Vert genevois, dans Forum, sur La Première de RSR. Sans pour autant résoudre le profond dilemme consistant à donner du grain à moudre à l’UDC en exprimant des doutes sur les compétences des majorités populaires.

«Peut-on répondre par oui ou par non» à des questions compliquées? s’interroge d’ailleurs le président français, Nicolas Sarkozy, dans une tribune publiée ce mercredi par Le Monde et par Le Temps (lire en page 14). C’est difficile, puisqu’il y a deux réflexes de base dans toutes les sociétés humaines, sans exception, répond Claude Monnier dans sa chronique de la Tribune de Genève: elles «s’ouvrent, puis se ferment, puis s’ouvrent, puis se ferment, en de lentes mais constantes oscillations». C’est une forme de respiration: elles «s’ouvrent lorsqu’elles y voient des avantages» et «se ferment lorsque les inconvénients liés à l’ouverture paraissent soudain l’emporter sur les avantages. Cette fermeture, sauf si elle est intelligemment maîtrisée, risque alors de conduire à des discriminations, des souffrances, des violences.»

On ne peut donc simplement prendre acte des décisions du peuple souverain, pour le conseiller national écologiste genevois Antonio Hodgers, en écho dans la même page de la Tribune: «Il y a des droits qui ne peuvent pas être soumis au libre arbitre de la majorité, car ils sont inaliénables.» Selon lui, «la piste la plus simple serait d’élargir les motifs d’invalidation d’une initiative populaire au respect de la Convention européenne des droits de l’homme».

Mais est-ce si «simple» lorsqu’il faut faire face, en réalité, à la complexité? Difficile de choisir l’attitude à adopter quand on veut échapper à ce que Le Monde, par la voix de Gérard Courtois, appelle mardi la «démocratie à l’estomac», à propos du débat français sur l’identité nationale: «Que les choses seraient simples, en démocratie, si l’on pouvait se passer du peuple! Prenez les Suisses: on leur demande par référendum de se prononcer sur la construction de minarets dans leur pays et, à la consternation générale, ils répondent qu’ils n’en veulent plus.»

Comment l’expliquer? Ou comment l’éviter? En France, le forum citoyen Agora Vox tente, à défaut, d’en tirer quelques leçons. Notamment celle-ci: en Suisse, «les «élites» sont, comme partout en Europe, totalement déconnectées de leur peuple, et se trouvent ainsi dans l’incapacité d’en percevoir les sentiments et d’en prévoir les réactions». Par ailleurs, «la Suisse est l’une des très rares démocraties encore vivantes en Europe. Il n’y a, de ce fait, guère de risque que le choix du peuple, donc l’expression de la démocratie, y soit contrarié.» Conclusion, en forme d’ultime avertissement: «Quand la peur s’empare de la foule, il devient extrêmement difficile d’en appeler à la raison.»

Dans la dernière livraison de Domaine public, Jean-Daniel Delley démontre, lui, que «même quand le souverain est le peuple et non un monarque, son pouvoir ne saurait être absolu et ignorer les droits fondamentaux». Pour lui, la Suisse «est loin d’adhérer pleinement aux principes fondateurs de la démocratie moderne: peuple souverain certes, mais aussi garantie des droits individuels. La Suisse pérennise en quelque sorte l’Ancien Régime, l’absolutisme démocratique ayant succédé à l’absolutisme monarchique.» Et d’en conclure: «Les ténors de cette conception archaïque de la démocratie, chantée à tue-tête par l’UDC, sont d’ailleurs prêts à en tirer toutes les conséquences: dénonciation des conventions internationales en matière de droits humains, dont la Convention européenne des droits de l’homme, et de notre adhésion au Conseil de l’Europe. Ainsi la Suisse pourra se donner l’illusion d’une souveraineté exercée dans un splendide isolement, mais bien loin des idéaux démocratiques contemporains. La Suisse de 1291 en somme.»

Pour développer une réponse politique forte face à ces ténors, il est instructif de lire aussi, dans Die Zeit, l’interview qu’a donnée à l’hebdomadaire allemand le nouveau ministre de l’Intérieur du gouvernement Merkel II, Thomas de Maizière: «Islam ist in Deutschland willkommen», («L’islam est le bienvenu en Allemagne»), déclare-t-il solennellement, en distinguant très clairement l’islam extrémiste, «qui n’a aucune place dans notre société», d’un louable phénomène d’intégration: «la construction d’un lieu de culte islamique à Duisburg comme exemple parfait d’une coexistence pacifique»! Une conception totalement à rebours de ce que l’UDC cherche à imposer comme vision du monde.