éditorial

Trop de démocratie directe tue la démocratie directe

ÉDITORIAL.Le 19 mai, les Genevois doivent voter sur neuf objets cantonaux, dont certains de la plus haute complexité. La démocratie directe mérite qu’on la soigne, au lieu de l’utiliser à de stériles péroraisons

On la vénère, on nous l’envie, elle nous honore, la démocratie directe. L’acte de foi posé, examinons sa liturgie contemporaine. Elle impose désormais au citoyen investi le chemin des urnes plusieurs fois par an, soumettant à sa sagacité des dizaines d’objets, allant de l’extravagance à l’enjeu cardinal.

A ce jeu, Genève se montre exemplaire, qui demande au peuple de se prononcer le 19 mai sur neuf objets cantonaux, dont certains de la plus haute complexité. Au mieux, le citoyen observera les consignes de vote de son parti sans un regard sur la prose institutionnelle, au pire il jettera la brochure, laissant à une minorité – ou une nouvelle oligarchie – le soin de décider pour lui. Un comble.

Lire l'article lié: L’indigeste menu que les citoyens genevois doivent avaler

Il n’en a pas toujours été ainsi, tant au niveau cantonal que fédéral. Pendant plus d’un siècle depuis la fin du XIXe, les initiatives populaires fédérales étaient rares – une par année environ, pratiquement toujours rejetées. Et les référendums, pas nombreux. Ces outils étaient alors considérés comme des instruments exceptionnels pour débloquer des désaccords ou éclairer ce que les politiques reléguaient à l’ombre. Ironie de l’histoire, ils sont aujourd’hui la source de blocages. Genève, avec sa scène politique bagarreuse et sa peine à produire du consensus, est aux avant-postes de cette démocratie d’opinions, cette «buzzocratie».

C’est que les partis politiques, et tous les groupes dans leur sillage, ont fait du référendum et de l’initiative une forme élaborée de marketing. Méprisant le compromis, les formations politiques préfèrent le combat à la carabine référendaire, dans le but de faire trébucher l’adversaire. Et, partant, d’occuper la scène en se défaussant sur le citoyen. Quant aux groupuscules, ils seraient invisibles sans l’arme bon marché de l’initiative. Défendez les ratons laveurs transgenres de l’Ouest lausannois et vous verrez s’ouvrir les portes du débat national.

La démocratie directe vaut mieux que cela. Elle mérite qu’on la soigne, au lieu de l’utiliser à de stériles péroraisons. Peut-être devrions-nous réfléchir à rehausser le nombre de signatures requises pour éviter l’inflation? Ou à durcir les critères de validation? Car à trop solliciter la démocratie directe, elle se dévalorise. Les Suisses la vénèrent, mais ils se lassent d’arbitrer des combats de coqs.

Publicité