Fanfares, mythiques chiens au tonneau et chapeaux alpins: devant le poste des gardes-frontières, face aux objectifs des journalistes, une fraiseuse déneigera symboliquement le dernier tronçon du chemin. Ce mardi, une délégation valaisanne rencontre les autorités du val d’Aoste sur la route du col du Grand-Saint-Bernard, désormais ouverte à la circulation pour les six prochains mois. Pour un motard habitué de cet événement annuel, «c’est un folklore plutôt sympathique».

Pour déblayer les dix mètres de neige tombés durant l’hiver, trois cantonniers valaisans ont travaillé à près de 2500 mètres d’altitude pendant plus d’un mois, dans le bruit des moteurs. Habitant de la vallée, Serge Bourgeois conduit l’une des deux fraiseuses qui se sont relayées du matin au soir. «Même si je connais bien la route, il est impossible de la retrouver dans cette grande étendue toute blanche». Un géomètre a d’abord balisé le tracé. Par la suite, devant les machines, les ouvriers se relaient pour entretenir ce piquetage régulièrement malmené par la neige et par les vents.

Si ce n’est pas difficile et dangereux, il y a moins de plaisir

Parfois, il faut chaîner les fraiseuses dans le brouillard, malgré les doigts gelés. En équilibre sur quatre à six mètres de neige, les machines s’enfoncent souvent. Le métier est d’autant plus dangereux que ces monstres d’une douzaine de tonnes menacent de basculer. Pour Serge Bourgeois, «ce travail exige beaucoup de concentration alors que les changements d’altitude sont fatigants». En souriant, il compare son effort à celui des alpinistes: «Si ce n’est pas difficile et dangereux, il y a moins de plaisir.»

100 000 francs par année

Un guide évalue régulièrement les dangers d’avalanche avant d’autoriser les travaux. Pour le voyer responsable du secteur, Frédéric Moulin, «c’est un travail harassant et pénible, mais il est glorieux». Ce métier risqué contribue à entretenir l’imagerie populaire des grands cols alpins: «C’est un honneur d’être le premier à franchir le passage mythique du Grand-Saint-Bernard.» La tradition a néanmoins un prix: chef de l’arrondissement du Bas-Valais, Gilles Genoud estime ces coûts entre 80 000 et 100 000 francs par année, en fonction de l’enneigement.

C’est un labeur d’un autre temps, qui ne se justifie pas sous l’angle économique

Ingénieur cantonal et chef du service de la mobilité, Vincent Pellissier analyse: «C’est un labeur d’un autre temps, qui ne se justifie pas sous l’angle économique, mais qui prend un sens touristique et identitaire.» Très étendu et donc très onéreux, le réseau routier valaisan engendre des débats tendus au parlement. Il faudrait près de 400 millions de francs pour le remettre en état. Lovée quelques kilomètres au-dessus du tunnel qui relie la Suisse à l’Italie, la route du col du Grand-Saint-Bernard accueille 1700 véhicules par jour. Par rapport aux grands axes routiers du canton, où peuvent transiter plus de 35 000 véhicules, c’est très peu.

Quatre cols peu fréquentés

Fondé il y a plus de 950 ans à quelques centaines de mètres de la frontière d’aujourd’hui, l’hospice du Grand-Saint-Bernard justifie partiellement ces coûteux efforts. Le site accueille plusieurs dizaines de milliers de visiteurs chaque année. Ces dernières années, près de 8 millions de francs ont été investis pour rénover les bâtiments. Une collecte de dons se poursuit pour y installer une auberge et une boutique. En anticipant la fonte des neiges, les cantonniers contribuent à la prospérité de ce lieu où ils prennent parfois leur repas.

Le Valais investit des sommes conséquentes pour une clientèle qui aime s’égarer

S’ils ne bénéficient pas d’une activité touristique comparable, les autres grands cols alpins nécessitent les mêmes investissements. Ces dernières semaines, les cantonniers valaisans se sont acharnés à déneiger la Furka, le Grimsel et le Nufenen, qui culminent tous à plus de 2100 mètres d’altitude. Reliant le Valais aux cantons d’Uri, de Berne et du Tessin, ils accueillent entre 1200 et 1900 véhicules par jour. Pour Vincent Pellissier, «c’est une mobilité plus qualitative que quantitative». Il résume: «Le Valais investit des sommes conséquentes pour une clientèle peu pressée, qui aime s’égarer.»

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