NEUCHATEL

Denis Knoepfler, la quête infatigable d'Artémis

Elu à la British Academy, le professeur d'archéologie tentera dès le 15 septembre de mettre au jour le temple d'Artémis Amarysia, sur l'île d'Eubée.

Quand il évoque la Grèce, l'Antiquité et l'épigraphie, sa spécialité, Denis Knoepfler devient intarissable. Derrière ses lunettes surannées, ses yeux pétillent, prêts à s'évader vers un livre ancien pour affiner son propos. Doublé de connaissances pointues en archéologie classique et en histoire ancienne, cet enthousiasme lui permet de posséder un curriculum vitae. En 2003, il a été élu au Collège de France et à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de France. Le 25 septembre à Londres, il sera reçu officiellement à la British Academy.

S'il se dit «flatté par tous ces honneurs», uniques pour un savant suisse, le professeur d'archéologie classique et d'histoire ancienne de l'Université de Neuchâtel ne leur accorde pas une importance démesurée. Ce qui compte, pour lui, c'est demain. Le 15 septembre, il commencera une fouille archéologique à Amarynthos, sur la côte sud de l'île d'Eubée, à moins de deux heures de route d'Athènes. Objectif: mettre au jour le temple d'Artémis Amarysia, l'un des derniers grands sanctuaires grecs non encore mis au jour.

Les récents incendies qui ont ravagé la Grèce ont failli mettre le projet en péril. Depuis lors, la situation s'est normalisée. «Les flammes étaient visibles depuis le site. J'ai vu des photos particulièrement impressionnantes. On aurait dit un volcan en éruption», raconte, ému, Denis Knoepfler.

L'espoir d'un dénouement

Le Neuchâtelois, qui travaille sous l'égide de l'Ecole suisse d'archéologie, dirige le volet scientifique de la recherche. Son savoir d'épigraphiste (étude des inscriptions antiques) et ses connaissances des langues anciennes lui ont permis de lever peu à peu le mystère qui entoure le sanctuaire enfoui. «Ce serait le point final d'une quête au long cours, souligne-t-il. Jem'y suis intéressé dès le début de ma carrière.»

A la manière d'un enquêteur criminel, Denis Knoepfler a patiemment collecté les indices. Dans les textes anciens, tout d'abord, ce qui lui a permis de resserrer les mailles du filet. Son hypothèse: le sanctuaire ne se trouve pas à sept stades (1,2 kilomètre) de l'ancienne cité d'Erétrie, mais à soixante stades (10 kilomètres). Cette différence s'expliquerait par une erreur d'un copiste du géographe grec Strabon, auteur d'un texte qui situait le site avec précision. «Dans la numérotation alphabétique grecque, 7 et 60 se ressemblent beaucoup, explique le chercheur. L'information a été déformée par mégarde, comme cela arrive souvent.»

Amarynthos se trouve justement à 10 kilomètres d'Erétrie. Tout semble concorder: des blocs anciens réutilisés dans la construction de bâtiments prouvent qu'un édifice antique a existé à proximité; des prospections géomagnétiques, en 2004, et une première fouille, en 2006, ont confirmé le potentiel de l'endroit. «Si nous ne trouvons rien, nous aurons au moins la conscience tranquille», note le chercheur, peu séduit par l'hypothèse.

La découverte du sanctuaire d'Artémis Amarysia constituerait un aboutissement pour Denis Knoepfler. A 63 ans, l'ancien étudiant de la Sorbonne et des Universités de Munich et d'Oxford pourrait envisager la retraite («au plus tard en 2009») avec le sentiment du devoir accompli. D'autant que «les nuages noirs» qui menaçaient sa chaire semblent s'être dissipés avec le licenciement abrupt de l'ancien recteur Alfred Strohmeier, en février dernier.

Avocat des langues anciennes

Le sujet est encore sensible. Ainsi, s'il «n'a pas apprécié» la manière utilisée pour mettre l'ancien recteur sur la touche, Denis Knoepfler reconnaît qu'il n'a «jamais eu d'atome crochu» avec lui. La suppression des chaires de grec et d'italien, en 2005, n'a pas amélioré les choses. «J'ai été très affecté par la disparition du grec. A mes yeux, c'est un enseignement central pour comprendre le monde ancien. Je ne pardonne pas à M. Strohmeier d'avoir refusé l'offre de privés (ndlr: la Fondation de famille Sandoz) de financer la chaire pendant quatre ans. Et cela sans consulter personne. La décision visant l'italien était tout aussi stupide. Il existe d'ailleurs déjà un projet pour réintroduire cet enseignement...»

Pour le professeur, l'étude de l'Antiquité et l'apprentissage des langues anciennes constituent une nécessité. «Ce n'est pas un luxe de former des jeunes pour réfléchir sur le passé. L'Antiquité constitue un panorama de références pour l'homme d'aujourd'hui. Mais ce ne sont pas des études faciles: cela demande beaucoup de travail et ce n'est pas immédiatement rentable.»

Denis Knoepfler reste malgré tout un infatigable optimiste. «Je ne suis pas inquiet: le grec nous enterrera tous. Il est inimaginable qu'on renonce à un tel trésor de connaissance. Je fais souvent le parallèle avec la défense nationale. Personne n'est obligé d'y croire. Si on estime que cela sert à quelque chose, on ne peut pas demander à d'autres de s'en charger. Chaque université se doit de conserver un noyau dur. Sans lui, les autres disciplines risquent d'en pâtir.»

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