Lorsqu’Eveline Widmer-Schlumpf annonce son départ, la palme, en matière d’éloge, c’est au groupe Blick, qu’il faut aller la chercher. Le Sonntagsblick avait commencé à donner le ton dimanche, d’ailleurs, dont l’éditorialiste phare Franck Meyer avait tressé un éloge appuyé d’Eveline Widmer-Schlumpf et dit tout le bien qu’il y aurait à ce qu’elle rempile. Aujourd’hui le Blick ne tarit pas d’éloge, et titre: «Chapeau, Madame Widmer-Schlumpf!»

Pour le Blick, une «chrampferin»

Et Matthias Halbeis, l'auteur de l'article, de rappeler qu’EWS, à l’image des deux conseillers fédéraux socialistes Willy Ritschard et Otto Stich, fut élue contre la volonté de son parti. Mais que l’UDC, à la différence du parti socialiste pour les deux précédents, ne lui a à ce jour pas pardonné. Suit un flot continu d’éloges pour cette «Chrampferin», cette bosseuse. En allemand de Berlin on aurait écrit «Kämpferin» avec un «K» sec et sonore. En Suisse allemand c’est le mot «chrampferin» et sa sonorité qui fleure le «r» roulé et profond, tout un symbole, tout un pays qui vient sous la plume. Oui, Eveline Widmer-Schlumpf fut une «bosseuse parfaitement au fait de ses dossiers. Une femme qui, avec son intellect était parfaitement apte à assumer les exigences de la lourde tâche d’être conseillère fédérale.» «Une des membres les plus intelligents du gouvernement dans ces années récentes». Une conseillère également, qui n’a jamais perdu dans les urnes, qui resta toujours une «gagnante au bilan immaculé.» Son seul drame: ne pas avoir fait partie d’un parti majoritaire capable de la soutenir dans le système qui est le nôtre.

La Neue Zürcher Zeitung compte parcimonieusement ses compliments

A la NZZ, dans un texte long comme le bras signé René Zeller, on commente les choses avec beaucoup plus de retenue et de sobriété, on épargne avec avarice les compliments et on respecte les «K» de la langue allemande, ce qui donne en titre: «Vernunftentscheid einer Kämpferin», «Décision raisonnable d’une combattante.» Pour le reste, René Zeller rappelle que les premiers pas d’EWS au gouvernement, dans les habits d’une ministre de la Justice, ne furent pas couronnés d’éloges et que son passage aux finances fut pour elle une bénédiction en forme de libération. Il rappelle aussi que la faiblesse numérique du petit parti qui la soutenait, le PBD, l’avait obligé à trouver bien souvent des majorités avec le centre gauche, voire la gauche. On sent la NZZ froncer les sourcils.

René Zeller consentira-t-il à lui accorder un satisfecit pour ses années aux finances? Pas tout à fait, à dire le vrai: s’il lui accorde d’avoir réformé de fond en comble la place financière suisse, il lui reproche d’y être allé avec un zèle qui, certes menait au but, mais fut sur-motivé. Cela donne dans le langage à nul autre pareil de la NZZ cette phrase alambiquée et perfide: «Der reformerische Feuereifer, mit dem sie zu Werke ging, war oftmals zielführend, zuweilen aber übermotiviert.». On comprend par là que le journal libéral zurichois n’applaudit pas vraiment des deux mains toutes les décisions prises par la ministre en matière de mise à l’équerre de la place financière suisse.

Le Tagesanzeiger salue la dignité et le pragmatisme

Au Tagesanzeiger, on se montre plus chaleureux en constatant surtout son pragmatisme et sa liberté idéologique, sa ténacité et son objectivité: «La représentante du PBD restera dans les livres d’histoire comme ministre des finances et manager de crise qui démontra toutes ses qualités de conduite en des temps turbulents.». A l’Aargauer Zeitung on constate qu’Eveline Widmer-Schlumpf fut rejetée par l’UDC, mais aimée du peuple. Dans ses terres, à la Südostschweiz, on l’a trouvée «Opiniâtre, acharnée et couronnée de succès.»

La description cruelle de la Basler Zeitung

Mais c’est à Bâle, dans les colonnes de la Basler Zeitung, sous la plume de Markus Somm, son rédacteur en chef que l’on trouvera enfin, à l’autre bout du spectre, le texte le plus glacial du jour: titré «Huit ans de solitude», cet éditorial reproche surtout à ceux qui ont élu Eveline Widmder-Schlumpf d’avoir mis en péril l’équilibre politique du pays et d’avoir imposé à la Suisse de devoir s’occuper de cette sempiternelle question: Eveline Widmer-Schlumpf restera-t-elle ou ne restera-t-elle pas au gouvernement.

Pour la Basler Zeitung, on l’a compris, c’est après l’élection au conseil fédéral d’un second UDC que les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer.

Mais c'est surtout la description presque sadique de la conférence de presse de la conseillère fédérale qui marque les esprit dans le texte de Markus Somm: il explique qu'il a vécu, comme observateur fédéral avisé, plusieurs annonces de départs. Plutôt gaies, sympathiques. Celle d'Eveline Widmer-Schlumpf, au contraire, fut une mauvais annonce de départ: «Widmer-Schlumpf souffrait. Et celui qui l'observait souffrait aussi, comme s'il se trouvait dans une salle d'opération et avisait des médecins incapables qui s'acharnaient sur un patient qui leur donnait du fil à retordre. La conseillière fédérale parlait hâché, se prenait les pieds dans ses propres gags, feignait la légèreté, là où tout la plombait. On aurait bien voulu lui éviter cela. Mais - je ne le dis pas volontiers - Widmer-Schlumpf s'est décidée elle-même à subir pareille torture.»