«Beaucoup d'observateurs pensent que notre région est constamment en crise. Ils en déduisent qu'elle ne peut pas être sauvée. Cette image est fausse et doit être combattue.» Ce discours était tenu en été 2003, un an après les déboires de Tornos à Moutier, par le chocolatier Rolf Bloch, président d'un groupe de réflexion sur l'avenir économique du Jura bernois.

Novembre 2004: le Jura bernois défraie de nouveau la chronique par le chaos de Swissmetal Boillat, à Reconvilier. Les 400 employés en étaient hier au huitième jour de grève. La région est-elle maudite, définitivement vouée à la crise et à la sinistrose?

Peut-être pas. «Ici, les gens font d'excellentes choses, mais sans bruit», affirme Jean-Philippe Devaux, de la Promotion économique bernoise (PEB). Comprenez: hors des crises médiatisées, il existe une vitalité économique dans le Jura bernois, mais ça ne se sait pas. Le Jurassien bernois est un besogneux souvent terré derrière son établi. «Oui, mais il est ingénieux et compétent», complète l'observateur économique.

A l'instar de l'ensemble de l'Arc jurassien, le Jura bernois a dû faire face à la dégringolade de la monoculture horlogère des années 70. «Nous avons appris à non seulement gérer les crises, mais à rebondir, déclare Jacqueline Henry-Bédat, coprésidente de la Chambre d'économie publique du Jura bernois (CEP). Grâce au savoir-faire et à l'ingéniosité de nos entrepreneurs capables d'apporter des solutions pragmatiques aux défis techniques.»

Résultat: le Jura bernois et ses 51 000 habitants constituent un tissu dense de PME industrielles actives dans les secteurs des microtechniques et des machines. «Le Jura bernois n'est ni une région agricole, ni touristique, peu développée dans le tertiaire, affirme Rolf Bloch. Il est industriel, à vocation exportatrice et doit se renforcer dans ces domaines-là.» Ainsi, près de la moitié des 20 000 emplois de la région sont industriels.

«Le Jura bernois ne représente que 5% de la population bernoise, mais pèse 10% au moins des exportations cantonales directes. Sans compter les exportations indirectes. Au total, 80 à 90% de ce que fabrique notre industrie finit à l'étranger», estime le représentant de la PEB.

Cela se sait peu. La faute à une structure et un savoir-faire disséminés dans une multitude de PME peu visibles. «Heureusement qu'émergent, ces dernières années, quelques locomotives, rétorque Jean-Philippe Devaux. Voyez le fabricant d'implants dentaires Straumann, qui a construit un magnifique outil de production à Villeret.» L'usinage et le décolletage de précision sont abordés avec un autre regard. «D'autres entreprises (ndlr: voir infographie) font l'effort d'acquérir une visibilité, comme Precimed à Orvin, gratifiée l'an passé de «success story» par Credit Suisse. C'est une clé pour l'avenir, susceptible d'attirer l'indispensable main-d'œuvre qualifiée et les investisseurs. La qualité industrielle de l'Arc jurassien n'est souvent pas perçue à sa juste valeur.»

L'habit ne suffit pas, la vitalité industrielle repose sur la qualité des produits. «Ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui mettent sur le marché des produits de niche à très haute valeur ajoutée», relève Jacqueline Henry-Bédat. Jean-Philippe Devaux le reconnaît, estimant ainsi que Straumann et Precimed, spécialisés dans les produits médicaux, «constituent nos porte-drapeaux et les plus gros créateurs d'emplois récents».

Les décolleteurs, simples sous-traitants, sont-ils condamnés? «Non, s'ils conservent une longueur d'avantage dans la qualité et la capacité à répondre aux besoins pointus de leurs clients», explique la présidente de la CEP. «Nous travaillons à en faire des co-traitants, soit des partenaires de leurs clients, complète Jean-Philippe Devaux. Ils doivent mieux se connecter aux marchés, voir ce qui se fait ailleurs pour aiguiser leur capacité à innover.»

Reste que, même s'il résiste mieux que le reste de la Suisse à la lente érosion de l'industrialisation, le Jura bernois souffre d'un handicap de taille: celui d'apparaître comme loin de tout. «Comment expliquer que Straumann, numéro deux mondial dans son domaine, érige son centre de production à Villeret?» fait remarquer le représentant de la PEB. Le directeur, Raynold Jaquet, a cette jolie formule: «Villeret est au centre de la précision et de la compétence.» Pierre-Alain Schnegg, fondateur de Pro-Concept à Sonceboz, qui fabrique des logiciels pour PME et a été désigné «entrepreneur de l'année» par Ernst & Young, estime pour sa part «être à la fois proche de Zurich, de Bâle et de Genève».

S'il dispose d'une vitalité industrielle qu'il doit mieux vendre, le Jura bernois pâtit d'infrastructures défaillantes. Routières surtout: la Transjurane n'est pas terminée. Il a aussi besoin de structures d'appui et de transferts des technologies.

«L'épanouissement économique du Jura bernois n'est pas une utopie», dit Jean-Philippe Devaux, qui craint que l'obstacle premier ne soit la difficulté de recruter la main-d'œuvre adéquate. Directeur de la chocolaterie de Courtelary, Daniel Bloch reconnaît lui aussi le potentiel de sa région, «même si elle peine à le réaliser».