La première sanction tombée dans les affaires secouant le Tessin depuis dix semaines ne concerne ni le contrebandier italien Gerardo Cuomo, arrêté le 10 mai à Zurich, ni le président (suspendu) du Tribunal pénal tessinois, Franco Verda, également emprisonné et accusé de corruption passive. Non, c'est le député Stefano Malpangotti, du groupe Fédéralisme et Liberté, qui s'est vu infliger une amende de mille francs pour avoir refusé de dévoiler ses sources à un juge. Il a recouru contre cette décision.

La situation est pour le moins paradoxale. Stefano Malpangotti, 32 ans, dont Le Temps brossait le portrait le 24 juillet, bombarde depuis des mois les autorités tessinoises de questions dérangeantes sur ce qui est devenu un scandale à résonance nationale, voire européenne. L'élu est visiblement bien informé. Le 23 mai, soit quinze jours avant l'intervention du Ministère public de la Confédération déclenchant officiellement le «Ticinogate», il demandait au Conseil d'Etat si Gerardo Cuomo avait bénéficié de relations privilégiées avec certains magistrats du canton et pourquoi le «parrain» sous mandat d'arrêt international a pu rester au Tessin d'avril 1994 au 30 juin 1998 (!) bien que son permis de séjour n'ait pas été renouvelé par la police des étrangers. La suite des événements a largement démontré la pertinence de ces questions, et le Conseil d'Etat promet de publier prochainement in extenso un rapport d'enquête interne commandée pour répondre au député.

Mais Malpangotti a aussi alerté le Ministère public, auquel il a montré à deux reprises des lettres anonymes fondant ses soupçons. Convoqué les 9 et 11 août comme témoin, Stefano Malpangotti s'est catégoriquement refusé à révéler ses sources, à la suite de quoi le procureur Bruno Balestra lui a infligé une amende administrative de mille francs pour non-collaboration. «Je respecte le pouvoir parlementaire et la personne, précise Bruno Balestra, mais celui qui vient chez nous dénoncer un cas de corruption en se basant sur des sources «extérieures» à son travail de député ne peut refuser d'identifier les personnes qui permettraient de vérifier le bien-fondé des accusations. Notre code de procédure pénal et la jurisprudence sont assez clairs.»

Qu'en est-il de l'immunité parlementaire, puisque le député a clairement agi dans le cadre du Grand Conseil? L'art. 34 de la loi organisant la Chambre délie l'élu de toute responsabilité pénale ou civile «pour les expressions utilisées pendant les délibérations, dans les commissions et les actes parlementaires». Mais le cas de figure est très différent ici, puisqu'il s'agit de savoir si le parlementaire peut invoquer son statut pour ne pas griller son ou ses informateurs.

Le juge Balestra pense que la protection du secret parlementaire n'est pas assimilable à celle dont bénéficie un médecin ou un avocat. Le président du Grand Conseil, Luigi Brenni, et le secrétaire du parlement, Rodolfo Schnyder, sèchent sur ce cas apparemment unique dans les annales tessinoises. Le secrétaire du parti démocrate-chrétien, Matteo Oleggini, lui, ne comprend pas «pourquoi Stefano Malpangotti cacherait l'origine de ses informations si son but est de faire éclater la vérité». Quant à l'intéressé, injoignable mardi, il se demande dans La Regione «jusqu'à quel point la liberté d'expression du parlementaire est garantie».

Ironie du sort, c'est au moment où la justice le met à l'amende que Stefano Malpangotti remporte une victoire politique. Alors qu'en mai, il était bien seul à réclamer une commission d'enquête parlementaire (CEP) sur le «Ticinogate», la direction du parti démocrate-chrétien en a accepté le principe lundi, emboîtant le pas aux socialistes, au parti libéral-radical et à la Lega. Ainsi, tous les partis gouvernementaux soutiennent désormais la création d'une CEP, qui pourrait intervenir en septembre.

Des passe-droits?

Le PDC ne dit oui que du bout des lèvres. «L'expérience montre qu'une enquête administrative externe est plus efficace et plus rapide, dit Matteo Oleggini. De plus, il faudra coordonner trois procédures: politique, administrative et judiciaire.»

Le mandat (chaudement discuté) d'une CEP sera de savoir si Gerardo Cuomo ou d'autres suspects de même calibre ont bénéficié de passe-droits, si oui en quelles circonstances. Elle pourrait être amenée sur un terrain plus glissant: les accusations récurrentes selon lesquelles le PDC ou son journal Popolo e Libertà auraient bénéficié des largesses financières du contrebandier. Le juge Franco Verda est démocrate-chrétien. Surtout, le principal avocat tessinois de Gerardo Cuomo, Fulvio Pezzati, dirige la fraction PDC au Grand Conseil et vice-préside la commission de gestion. Stefano Malpangotti, encore lui, a dénoncé en vain l'incompatibilité de fonctions. De son côté, le conseiller d'Etat démocrate-chrétien Luigi Pedrazzini a écrit à la direction de son parti pour s'assurer qu'elle n'avait reçu aucun versement douteux.

Le secrétaire du PDC est serein. «Nous avons vérifié nos comptes et ceux du journal depuis 1996, nous n'avons rien reçu de Gerado Cuomo ou de sociétés proches de lui. Nos actes sont à disposition de ceux qui auront le droit de les consulter. Popolo e Libertà a un budget annuel de 500 000 francs: un don de 100 000 francs, comme le montant a été articulé, se serait remarqué. Il n'existe pas.»