Etrange débat que celui qui s'est déroulé mercredi matin au Grand Conseil fribourgeois au sujet de l'affaire Grossrieder. Alors que d'habitude le mélange des langues française et allemande fonctionne parfaitement et que la confrontation d'idées passe par les partis et non par l'appartenance culturelle, les camps se sont formés de manière différente à l'heure de préjuger, dans l'arène politique, de la culpabilité du Singinois et chef de la brigade des stupéfiants, Paul Grossrieder, ou du système judiciaire cantonal soupçonné de dysfonctionnement (Le Temps du 3 février).

Les fortes critiques envers le pouvoir judiciaire en général, et certains juges d'instruction en particulier, ont été proférées en allemand par des Singinois. Plusieurs d'entre eux se sont appuyé sur les déclarations du professeur alémanique de droit pénal Franz Riklin, dont les propos ont été largement développés dans les médias alémaniques.

La défense du système judiciaire a par contre été soutenue par des députés francophones et le conseiller d'Etat de la Veveyse Claude Grandjean. La presque totalité des députés alémaniques de la région de Morat sont restés sur une prudente réserve.

Le groupe radical est réticent à entrer dans un large processus de redéfinition du pouvoir judiciaire par rapport au pouvoir politique. «Evitons de créer un Röstigraben judiciaire pour une affaire singinoise qui commence à nous fatiguer», conseille l'avocat gruérien Maurice Ropraz.

Dans le bon sens

Il n'a été que partiellement entendu. Certes, le projet de constituer une commission d'enquête parlementaire (CEP) sur l'action de la justice dans l'affaire Grossrieder, lancé par le Singinois Nicolas Bürgisser, a été refusé par 86 voix contre 9. Par contre, le parlement a demandé au gouvernement, sur la base d'un postulat, de faire établir un rapport global sur les méthodes de travail des juges d'instruction.

Le Conseil d'Etat a confirmé son accord à condition que ce rapport soit étendu à la clarification des compétences respectives des pouvoirs exécutifs, législatif et judiciaire dans la surveillance des autorités judiciaires. «C'est trop tôt pour dire si ce mandat sera confié à un expert extérieur au canton, mais ce ne sera en tout cas pas un membre de l'administration ou de l'ordre judiciaire», précise Claude Grandjean.

«Une stratégie qui vise

à déstabiliser la justice»

«Cette décision va dans la bonne direction, mais il faut aller plus loin. Une CEP doit être instaurée. La famille de Paul Grossrieder a le droit de connaître la vérité sans attendre que le Tribunal fédéral donne une juste conclusion à cette affaire», conteste Nicolas Bürgisser.

«Cette stratégie de défense de Paul Grossrieder vise à déstabiliser la justice, constate le socialiste Francis Moret. Au lieu de faire la lumière, une CEP ne ferait que retarder l'action de la justice. L'affaire Grossrieder est d'abord une affaire à juger, pas une affaire de juges.»

L'avocat Louis-Marc Perroud abonde dans ce sens. «Le Conseil d'Etat ne doit pas entrer dans le piège que constitue la CEP. Ce serait injuste pour les citoyens fribourgeois qui ne bénéficient pas des appuis dont jouit Paul Grossrieder.»

Le procès du chef de la brigade des stupéfiants, suspendu de ses fonctions et privé de salaire, doit normalement se dérouler en avril. Paul Grossrieder est accusé de corruption passive, entrave à l'action pénale, violation du secret de fonction, et actes d'ordre sexuel avec une prévenue. Un complément d'enquête sur les relations police-justice a été demandé au juge instructeur extraordinaire Michel Mooser.