La Suisse aussi réfléchit aux méthodes de «déradicalisation», mais plutôt de manière préventive. Le point de vue de l’historien Jean-François Mayer, fondateur et directeur de l’Institut Religioscope basé à Fribourg.

– Peut-on vraiment «déradicaliser «des jeunes partis en Syrie ou en Irak ayant œuvré pendant des mois pour des organisations terroristes, et qui ont commis des délits graves, voire des crimes de guerre?

– Je suis prudent face à cette nouvelle «industrie de la déradicalisation», notamment concernant les métaphores médicales, qui brouillent les pistes en réduisant le djihad à quelque chose d’irrationnel. J’évite de parler de «dérive sectaire», qui suggère «manipulation «et «lavage de cerveau». Il faut d’abord déterminer les causes de la radicalisation de la personne rentrée au pays, et son bagage criminel, avant de vouloir appliquer un modèle. L’idéologie djihadiste semble, à la base, souvent peu structurée chez les combattants étrangers. Mais ne rien faire serait faux. Dans certaines circonstances, le passage en prison, avec l’impact psychologique de la détention, peut devenir le cadre d’un retournement: une réévaluation de la violence et la perspective d’exprimer autrement ses convictions. Il y a eu des expériences positives en Espagne, avec près de 400 terroristes de l’ETA, qui ont renoncé à la violence sur une période de vingt ans. Idem s’agissant de dirigeants de la Jamaa Islamiya, en Egypte, à l’origine de l’attentat de Louxor de 1997. Dans les deux cas, il est vrai que les organisations se trouvaient à des tournants critiques. La plupart des programmes de déradicalisation lancés à partir des années 2000, dans des pays musulmans, visent à réhabiliter ces gens dans la société et à contrer l’idéologie djihadiste, plutôt que les enfermer à vie en prison, en leur offrant aussi des perspectives à la fin de leur incarcération.

– Mais existe-t-il un point de bascule à partir duquel une «déradicalisation «serait impossible?

– Tout dépend de la motivation du djihadiste et du rôle qu’il a occupé au sein du groupe qu’il a rallié ainsi que de ses actes. Une personne relativement jeune peut davantage être susceptible de changer qu’un homme de 40 ans à l’idéologie bien ancrée et aux motivations plus «réfléchies». Il y aussi le cas des femmes, qui en principe ne participent pas aux combats.

– La Suisse devrait-elle en faire davantage?

– Selon les estimations officielles, moins d’une centaine de résidents suisses sont partis faire le djihad, depuis 2001. Avec un nombre aussi bas, il peut y avoir presque autant de profils que de cas. Avant de déployer un vaste programme, il est nécessaire d’être au clair sur ces différents profils. Cela dit, impliquer les différents acteurs, dont les organisations musulmanes quand cela est pertinent, représente une démarche positive: chaque personne qui renonce à la violence ou à rejoindre un groupe djihadiste est une petite victoire. Mais il n’y aura pas que des victoires.