Ils sont les mal aimés du monde de la nuit. Les videurs, et autres portiers de clubs, malabars au physique dissuasif et à la mission souvent ingrate, sévissent sur un terrain sensible où tout dérapage peut avoir de graves conséquences. Le drame qui s'est déroulé il y une semaine au Rooftop 42 illustre les dangers de cette sécurité parallèle assez avare de formation et plutôt hostile au contrôle. Un client de ce restaurant-bar chic de la rue du Rhône, à Genève, se trouve entre la vie et la mort depuis son expulsion forcée assortie de coups qui l'ont fait lourdement chuter.

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L'agent «d'accueil et de réception», selon les termes de son contrat, impliqué dans cette tragique affaire est prévenu de tentative de meurtre et a été placé en détention préventive. Comme révélé jeudi sur notre site internet, ce Français, 58 ans, ancien champion du monde de full contact, a déjà été condamné en 2013 pour avoir causé un traumatisme crânien à un client d'un autre restaurant branché. De plus, l'intéressé, a encore appris Le Temps, n'est pas au bénéfice de la carte désormais nécessaire pour exercer comme agent de surveillance et qui implique des garanties d'honorabilité.

Depuis le mois de juin, les videurs occupent le devant de la scène judiciaire genevoise. Un premier agent, employé par le Moa club, s'est illustré par son comportement routier insensé qui a abouti à la mort d'un automobiliste arrêté à un feu au petit matin. Déjà sanctionné cinq fois pour des excès de vitesse et frappé de trois retraits de permis, le chauffard a été condamné à 4 ans et demi de prison pour cette collision fatale et a fait appel. Un de ses collègues a également écopé d'une peine pécuniaire pour avoir vu l'accident sans appeler les secours.

Dans le registre des soirées qui finissent mal, un portier, régnant sur le Silencio, aux Pâquis, a été condamné cet été à 180 jours-amendes avec sursis pour avoir broyé le petit doigt d'une pianiste. Humilié par un crachat en pleine figure, le videur avait maîtrisé cette cliente agitée sans ménagement aucun. Les lésions infligées à la main de la musicienne ont été qualifiées de graves. Il fera aussi appel.

L'enquête sur les évènements du Rooftop 42 ne fait que débuter mais les ingrédients d'une procédure disputée sont réunis. Selon ses avocats, Mes Nicolas Jeandin et Lyuska Hulliger, le videur explique avoir perdu ses nerfs face à un client particulièrement agité et perçu comme sous l'emprise de substances. Après l'avoir laissé monter sous conditions, l'avoir sermonné, redescendu de force avec d'autres agents présents, traîné vers le trottoir, le prévenu admet avoir violemment frappé ce quadragénaire, cadre dans une multinationale et père de famille. «Il estime avoir fait un sans faute jusqu'au dernières vingt secondes où il ne s'est plus contrôlé», résume la défense. Aux yeux de Me Alec Reymond, qui représente les proches de la victime, «la théorie du client agressif ne tient pas». Bien au contraire, ajoute l'avocat, «tout montre que la victime a été gratuitement massacrée».

Bien connu des établissements genevois- il a notamment travaillé au Velvet et au Quirinale-, le prévenu, frontalier titulaire d'un permis G, a le profil du videur vigoureux tout droit sorti d'un fitness ou d'un club d'arts martiaux. «C'est un employé très apprécié de la clientèle et certains de ses anciens patrons se sont spontanément manifestés après ce drame pour en dire du bien», explique Me Guerric Canonica, qui représente la société propriétaire du Rooftop 42. L'avocat précise toutefois que ses clients n'étaient absolument pas au courant de la condamnation dont le portier avait déjà fait l'objet.

Si la société avait demandé pour cet employé l'autorisation nécessaire depuis 2014 pour exercer la profession de videur, cet antécédent serait apparu. «Les fonctions assumées par le prévenu aux termes de son contrat de travail le liant à ma cliente ne nécessitaient point qu'il fût «carté» pour reprendre votre expression. Il faut rappeler que le Rooftop 42 n'est pas une boîte de nuit mais un restaurant-bar. Ma mandante souligne par ailleurs avoir engagé cet employé en raison de sa grande expérience et ne pas avoir subi un quelconque incident jusqu'au soir des faits», ajoute Me Canonica

Une analyse qui ne semble pas faire l'unanimité. «L'autorisation s'applique aux établissements publics et aux commerces quelles que soient leurs heures d'ouverture. C'est la nature du contrat de travail qui importe. Si l'employé est chargé de la surveillance et de la protection, il est considéré comme un agent soumis au concordat sur les entreprises de sécurité», précise Nicolas Bolle, secrétaire général adjoint au Département de la sécurité et de l'économie (DSE).

C'est justement pour mieux contrôler la profession que les patrons doivent désormais solliciter une autorisation d'engagement et que les agents doivent offrir des garanties d'honorabilité et de solvabilité suffisantes. En substance, le candidat au poste de videur doit avoir un permis valable, de bons antécédents et ne doit pas être criblé de dettes même si certains assouplissements ont été concédés sur ce point, moyennant un engagement à rembourser. «Une enquête de police est menée et une appréciation globale est faite. On ne laissera pas passer quelqu'un qui a été mêlé à des bagarres, des vols ou des brigandages», relève Nicolas Bolle. Des amendes administratives sont infligées aux contrevenants dénoncés lors des contrôles de police. Visiblement, le colosse du Rooftop 42 y a échappé.

Malgré le caractère très particulier de ce métier, il n'y a pas d'exigence de formation à l'engagement. Par contre, les employeurs doivent former leurs agents en cours d'emploi. «Il s'agit essentiellement de leur expliquer les principes de la légitime défense, de l'état de nécessité et du droit d'intervention lors d'un flagrant délit», souligne enfin Nicolas Bolle. A Lausanne, où les nuits ont longtemps été bien agitées, l'administration a joué un rôle encore plus pro-actif. «On a proposé un module de 8 huit heures à la fois aux patrons et aux employés. Une douzaine de groupes ont participé. Mieux les gens sont formés, moins ils font de dégâts», relève Morella Frutiger Larqué, ancienne déléguée de l'Observatoire de la sécurité de la capitale vaudoise. Et les choses vont mieux, estime-t-elle.

Ces dégâts avaient été mis en lumière par une étude menée au sein du CHUV , entre 2007 et 2009, et intitulée «Quand les agents de sécurité des night clubs s'en prennent aux clients». Celle-ci a montré que 8 à 10 % des violences sur le domaine public lausannois étaient à l'époque perpétrées par des videurs. Les victimes de ces brutalités arrivaient généralement aux urgences alcoolisées, fatiguées et blessées à la tête. Un scénario qui vient de se répéter en bien pire à Genève malgré le durcissement légal en vigueur.