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/histoires de la terre (5/6)

Le dernier fermier de Rovéréaz

La Ville de Lausanne avait racheté un superbe domaine, pour le sauver. Vingt-deux ans plus tard, l’autonomie de cette exploitation n’est plus tenable, mais la capitale vaudoise n’a pas renoncé à son rêve agricole

«Paysan et citadin, cette double affiliation m’a tenu toute ma vie. Je trais mes vaches tous les jours, mais mon action politique et mes amitiés sont résolument lausannoises.» Enfant, Jean-Luc Chollet a fait le collège classique de Béthusy et sa mère rêvait d’en faire un enseignant. Lui-même n’a pas souhaité d’autre voie que celle de son père, fermier du domaine de Rovéréaz.

«Je ne connais pas la vie de village», renchérit-il. Cela ne l’empêche nullement d’arroser de bon sens terrien les séances du Conseil communal et du Grand Conseil, où il siège avec bonheur et depuis belle lurette. S’il n’en restait qu’un pour peindre Lausanne, selon la chanson de Gilles, comme une belle paysanne qui fait ses humanités, ce serait lui.

Avec 1900 hectares de forêts, 750 de terres agricoles et 36 de vignes, Lausanne est la plus grande propriétaire rurale de Suisse. De ses 11 domaines, Rovéréaz est l’acquisition la plus récente. Une opération complexe et coûteuse permit d’acheter, il y a 22 ans aujourd’hui, ce poumon vert à l’orée de la ville. Les origines du domaine remontent, elles, à 1821, lorsqu’un certain colonel Weston fait construire sur les hauts de Chailly une ferme et une maison de maître. Le tout passera en 1897 à Alfred Fallot (1856-1936), beau-frère et associé d’Armand Peugeot dans la fabrication des premières automobiles de ce nom. C’est lui qui fera construire à quelque distance de la première une nouvelle résidence, le Château Fallot ainsi que les Lausannois ont toujours appelé cette construction à tourelle et clocheton en pierre de Meillerie.

Un petit siècle plus tard, l’hoirie Fallot s’approche de la Ville en vue d’une reprise d’un domaine devenu ingérable. Paul-René Martin est à la syndicature, Yvette Jaggi aux finances. La famille gardera 6 hectares de terrain et son château, toujours habité par le célèbre violoncelliste Guy Fallot. La Ville achètera pour 35,5 millions tout le reste: 50 hectares de terres et de forêts, la ferme et la vieille maison de maître de Rovéréaz. Cédée en droit de superficie, celle-ci est occupée depuis 1996 par Mercy Ships, qui y loge ses bureaux et ses collaborateurs. Cette association chrétienne fondée par un riche Texan affrète un bateau-hôpital le long des côtes de l’Afrique de l’Ouest, présentement au Togo, pour des opérations chirurgicales délicates. En 2008, le dîner de gala a permis de récolter 178 000 francs. La branche suisse de Mercy Ships est présidée par Stéphane Rapin, le directeur du Golf Club de Payerne. Sa famille avait été l’une des premières à transformer en parcours à trous les champs ancestraux et broyards. A Rovéréaz, la destinée des grands domaines vaudois s’entrecroise.

Jean-Luc Chollet, 61 ans, a le geste accueillant, la litote plaisante, à la vaudoise. L’ancien élève latin-grec a le souci du mot juste, il reformule ses phrases telles qu’il voudrait les retrouver dans le journal. Il est habile à marier l’héritage de l’UDC paysanne, centriste il n’y a pas si longtemps, et les «idées fortes» du parti blochérien. Là aussi, il soigne les formes: «Globalement j’adhère, mais je me réserve ma manière de m’exprimer. A Lausanne, on n’est pas sur le plateau d’ Arena .» Alors que tant d’autres aujourd’hui font de la politique en juristes, lui se bat à l’instinct. Il revendique aussi son appartenance aux assemblées évangéliques: «Les fermiers étaient souvent des mômiers. Avec eux, les propriétaires savaient qu’ils avaient affaire à des gens sérieux qui ne dilapideraient pas leurs biens.» Les Chollet, mais aussi les Cretegny ou les Christen, qui ont travaillé de génération en génération à Rovéréaz, Echichens, Saint-Saphorin ou Crans-près-Céligny, chez les de Mandrot, les de Mestral ou les de Marignac.

En 1978, Jean-Luc Chollet a succédé à son père Constant, lequel avait pris en 1946 la succession des fermiers Schwarz. Il aura donc dirigé durant plus de trente-cinq ans ce domaine mal commode, coupé par la route et doté de deux châteaux. Entre autres souvenirs de toute cette vie, il évoque un ancien chef du service des domaines, auquel la famille doit le chauffage central alors qu’elle ne demandait rien: «Il ne trouvait pas convenable qu’à Lausanne des gens aient froid en hiver.»

Tout cela, c’est bientôt fini. Dans quatre ans, quand lui et sa femme, Laurence, prendront leur retraite, il n’y aura pas de successeur à Rovéréaz. Aucun de leurs trois enfants n’a la vocation de la terre, on peut même dire que cela tombe bien. Depuis une dizaine d’années, le domaine n’est plus rentable. Avec ses 38 hectares, ses bâtiments en mauvais état et ses 24 bêtes attachées comme cela ne se fait plus, le rêve citadin de l’autonomie agricole a tourné à la coûteuse fantaisie. Sous les chênes qui donnent leur nom à la propriété, on a arrêté les porcs, il y a trois ans. Les journées à la ferme, en revanche, ont pris de l’essor: 20 000 écoliers lausannois ont défilé dans le cadre de cette activité, qui fournit un revenu accessoire à Mme Chollet.

Le couple d’agriculteurs, c’est prévu, se retirera «à côté», dans la petite villa où ils ont vécu jeunes mariés et où leurs parents ont fini leur vie. Les terres iront agrandir un autre domaine de la ville, celui des Cases, aux Monts-de-Pully, le plus proche. Les 2 hectares de champs qui jouxtent la maison sont réservés à des jardins familiaux, pour compenser les petits arpents communautaires tombés sous les pelleteuses du projet urbanistique Métamorphose. «Cette évolution nous paraît la plus raisonnable et la plus harmonieuse, explique le fermier. Il ne serait pas correct de notre part d’avoir des états d’âme.» Jean-Luc Chollet montre les endroits de son domaine d’où l’on a les plus beaux points de vue. Sur ce pré, qu’il fauche encore et qui appartient aux Fallot, le regard se perd au loin dans le flou bleu du Léman. Ici devraient s’élever sous peu 18 logements de standing, qui participeront au repeuplement de Lausanne en contribuables intéressants.

Juste en dessous, c’est Pully-La Rosiaz et ses propriétés à dix millions pièce. La Ville, elle, a déplacé ses ambitions de propriétaire rural sur les Saugealles, à Cugy, où l’on a investi dans le biogaz, bientôt peut-être dans l’éolien et dont le jeune fermier, Patrick Demont, a fait parler de lui lors de la révolte du lait. Pour autant, Lausanne n’affiche aucune intention de sacrifier son poumon de Rovéréaz, coincé entre ville et forêt. Roland Schmid, le responsable des domaines communaux, plaide pour le maintien d’une agriculture de proximité. Des vergers de haute tige à disposition de la population en auto-cueillette? «Les formes restent à inventer, mais il est sûr qu’on ne va pas faire passer ici les tondeuses des parcs et promenades.»

Demain: en Sarine, chez celui qui veut n’en faire qu’à sa tête

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