DISPARITION

La dernière course du puriste des cimes

L’alpiniste Erhard Loretan est mort en exerçant son métier de guide. Il était un géant de la planète alpine, reconnu par ses pairs pour son instinct exceptionnel. Hommage au pionnier qui a brisé des tabous en radicalisant le style alpin en Himalaya. Et portrait d’un homme modeste et discret, à l’attachement tellement humain pour la montagne qu’il avait dans le sang depuis son enfance

«Ce n’est pas le danger que j’aime. Je sais ce que j’aime, c’est la vie.» Erhard Loretan avait fait sienne cette devise de Saint-Exupéry. Depuis l’enfance, il excellait dans l’élévation. Sa vie était un collier de fugues aériennes. La montagne, son terrain de jeu, son jardin intime, son paradis.

A force de tutoyer la mort dans des chevauchées vertigineuses, le plus fameux alpiniste suisse n’a pu lui échapper. Erhard Loretan est décédé en exerçant son métier de guide le jour de son 52e anniversaire. Dans des circonstances encore à éclaircir, la cordée qu’il emmenait a fait jeudi une chute mortelle de 200 mètres dans la face nord-ouest du Grünegghorn, en Haut-Valais, une ascension pas connue pour présenter des difficultés extrêmes. La cliente qui l’accompagnait est grièvement blessée.

Le choc est immense en Gruyère, où Loretan a toujours vécu. L’émotion dépasse la Suisse. C’est la planète alpine qui perd un géant. En 1995, Erhard Loretan était devenu le troisième homme à conquérir le Graal de l’alpinisme après Reinhold Messner et Jerzy Kukuczka: avoir gravi les quatorze 8000 de l’Himalaya. Mais ce que l’on doit retenir aujourd’hui, c’est l’éthique de Loretan qui, dans les deux décennies 80 et 90, s’est imposé, discrètement, comme le plus grand alpiniste de sa génération.

«Je n’ai rien inventé», répétait le Gruérien. Modeste, discret et d’une sincérité confondante, il était le premier à relativiser ses exploits. De retour d’expédition, il parlait de ses aventures verticales avec un sourire enfantin, presque sur un ton badin. Avec lui, tout semblait toujours si facile, si simple. Avaler les faces, traverser les arêtes: ses courses étaient toujours des trajectoires éclair, car la vitesse et la légèreté ont façonné le style Loretan. Style qui a brisé des tabous et forcé l’admiration.

De sa première expédition himalayenne, au Nanga Parbat en 1982, qui fut un coup de maître, Loretan revint avec la conviction que pour réussir en Himalaya, il faut aller très vite. L’ascension victorieuse avait été entachée par le décès de Peter Hiltbrand, l’organisme épuisé par le temps passé dans la zone de la mort, au-delà de 7000 mètres.

Loretan remet alors en question le modèle de l’expédition traditionnelle – lourdeur du matériel, découpage des ascensions en tronçons séparés par des camps en haute altitude. Il va radicaliser le style alpin en Himalaya. La conquête des sommets se fait à partir de camps de base élevés, mais sans camps intermédiaires. Une fois parti pour le sommet, Loretan ne s’arrête plus. Il croque un Mars, ne boit presque pas car faire fondre de la neige fait perdre trop de temps. Son ascension, avec Jean Troillet, de la face nord de l’Everest en 43 heures aller-retour est le chef-d’œuvre qui symbolise la pureté de sa démarche. Avare en éloge, le grand Reinhold Messner dira, admiratif: «Cet Everest-là, ça vaut dix 8000. Loretan est un génie.»

On connaît la trajectoire légendaire de Messner, une forte personnalité devenue une star médiatique irritante et un militant écologiste controversé. Erhard Loretan sera l’anti-Messner, l’anti-vedette. Réservé, pudique, ne cherchant jamais la lumière des projecteurs, il ne se sent vraiment à l’aise que dans l’intimité de la montagne.

Mais quand, en confiance, à des amis, des clients ou lors d’une conférence à un public choisi, il parlait de son rapport à la montagne, c’était un bonheur d’écouter cet homme sensible, chaleureux et d’une grande simplicité. Habile à jongler avec les langues, il dévoilait ses joies et ses peurs en quelques propos forts et authentiques. Dans sa bouche, la montagne était pur désir. On devinait un attachement humain, physique, viscéral, au rocher et à la glace, au pic et à la paroi, au vide aussi, bien sûr.

La montagne, Erhard l’avait dans le sang. Gamin, il excellait à grimper partout où c’était possible. L’arbre dans le jardin de la maison familiale recevait la visite quotidienne de celui que ses camarades surnommaient «le singe». Le feuilleton Premier de cordée, diffusé à la télévision, le captive. Peu studieux, il dévore les récits des grands alpinistes, les Gaston Rebuffat ou Walter Bonatti. Leurs livres seront ses professeurs.

Michel Guidotti devient son héros en l’emmenant pour une première virée à la Dent de Broc, gravie par l’arête ouest. Erhard a 10 ans. «J’éprouvais l’ivresse de la chenille qui, un jour, se découvre des ailes», confiera-t-il plus tard à son ami Jean Ammann qui a raconté son odyssée verticale dans un livre magnifique*.

Loretan impressionnait par son instinct exceptionnel. Le voir marcher sur une arête ou évoluer sur une goulotte de glace, tel un funambule, éveillait le sentiment qu’il faisait littéralement corps avec la montagne. Chez certains compagnons de cordée, cela a parfois développé la croyance que rien ne pourrait jamais lui arriver.

Lui-même était pourtant le dernier à penser qu’il était immunisé contre le risque d’accident. Mais il avait besoin de la confrontation avec le danger. Le péril faisait partie de cette quête d’absolu qui l’entraînait vers les cimes. «Je donnerais n’importe quoi pour cette minute où j’oublie cette sensation de sécheresse qui enfle la gorge et qui est le goût du danger», m’avait-il dit un jour. Il avait, d’une certaine manière, apprivoisé l’idée que la mort était possible à chaque instant. Sans doute était-ce sa manière d’exercer une forme suprême de liberté.

La vie n’avait pas épargné Erhard Loretan. Le 24 décembre 2001, il avait perdu les nerfs face aux pleurs de son fils unique et avait secoué le bébé de 7 mois qui en était décédé. Sur le moment, cet accident l’avait détruit. Il avait repris goût à la vie en évoluant en montagne, le seul endroit où il oubliait tout et pouvait s’épanouir.

Il conservait un enthousiasme intact pour accompagner des clients dans des courses pas forcément difficiles, ce qui est rare de la part d’alpinistes de son calibre. Il exprimait ainsi une générosité naturelle. Il était tout simplement heureux avec le froid, le vent, la neige, le brouillard, le soleil qui brûle, la rareté de l’oxygène qui alourdit la respiration. Tout au long de sa carrière, Erhard Loretan a eu son quota de chance, il en a usé plus que de raison. Jusqu’à cette toute dernière course qui l’a vu s’en aller en gratifiant un ultime sourire à la montagne qu’il aimait tant.

* «Erhard Loretan, Les 8000 rugissants». 1996, Editions La Sarine.

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