«Non, je ne vais pas très bien. Après vingt-cinq éditions de la Jazz Parade, la Ville de Fribourg me jette comme une vieille chaussette.» A quelques heures de l’ouverture de son festival, jeudi soir, Jean-Claude Henguely n’a pas le moral. Celui qui a permis à des milliers de spectateurs d’assister gratuitement ou presque à des concerts de Nougaro, Petrucciani, Ahmad Jamal ou encore Chick Corea, devrait plier définitivement ses tentes à la fin de cette édition, la commune ayant décidé de renouveler l’offre culturelle estivale.

L’ours est blessé. A croire qu’il n’a pas vu venir ce dernier coup alors qu’il en a tant donné et reçu. A Fribourg, Jean-Claude Henguely ne laisse personne indifférent. Il y a les pour: ceux qui apprécient le jazz pour pas cher dans une ambiance de kermesse. Et les farouchement contre: des collaborateurs et partenaires qui n’ont pas été payés, les victimes de ses colères mais aussi les «cultureux» qui snobent une Jazz Parade où le bruit en provenance des bars couvre les notes des pianistes inspirés. Additionnés sur 25 ans, ça fait vite beaucoup d’ennemis.

Il ne faut pas se mettre au travers de la route de ce natif des contreforts de la vieille ville de Fribourg. Car sa voix peut faire trembler les fondations du kiosque de la place Georges-Python, où a lieu le festival. Jean-Claude Henguely ne compose pas. Il acquiesce ou il conteste, ce qui est plus fréquent. Les artistes ne sont pas épargnés, ce qui le rend parfois plutôt sympathique. Ils veulent une limousine, un palace et une baby-sitter pour leur caniche? Ils auront un bus, une loge préfabriquée et une corbeille de fruits. Vous cherchez le boss? Il est probablement en train de porter des caisses de boissons. Parce qu’il fait tout.

Au fil des ans, la Jazz Parade s’est cependant endettée. Il a fallu réduire la voilure. La place Georges-Python accueillait jusqu’à 80 000 spectateurs au mois de juillet. Ils ne sont plus que 40 000 depuis quelques éditions. La météo joue un rôle mais aussi le programme, qui a pris la poussière. L’an dernier, les autorités communales ont lancé un concours d’idées pour une nouvelle animation culturelle en été. Jean-Claude Henguely était serein. Sauf que le jury, présidé par la conseillère communale responsable de la culture Madeleine Genoud-Page, n’a pas retenu son dossier. Place dès l’an prochain au festival Les Georges, le projet d’une jeune équipe conduite par Xavier Meyer.

Jean-Claude Henguely conteste la procédure et une pétition circule depuis jeudi. «Les dés étaient pipés dès le départ. Le but de ce concours était de m’évincer», lance-t-il. Et il n’a probablement pas tout à fait tort. Contactée, Madeleine Genoud-Page a fait savoir par sa secrétaire qu’elle ne souhaitait pas s’exprimer.

La situation est en tout cas loin d’être confortable pour Xavier Meyer, du festival Les Georges. «Le jeu était clair. La Ville a dit qu’elle voulait un changement. Alors comme nous travaillions sur un projet depuis des années, nous avons participé à ce concours, comme l’a fait Jean-Claude Henguely. Sauf que nous avons gagné et je ne comprends pas ce remue-ménage», lance-t-il.

Les Georges ont proposé un concept de cinq soirées dont deux gratuites, avec chaque soir des styles musicaux différents, des ateliers pour enfants et adolescents et une journée pour les familles. Actuellement, ils travaillent dans l’ombre. «Nous avons reçu une mise en demeure des avocats de Jean-Claude Henguely nous enjoignant de ne pas parler publiquement du lieu et de la date de notre manifestation.»

Car une dernière étape sera décisive: l’autorisation d’utiliser la place Georges-Python. Et ça, ce n’est pas un jury qui peut l’accorder mais le Conseil communal. Après des mois de silence radio, Jean-Claude Henguely a reçu jeudi un courrier de la commune expliquant que la procédure n’était en effet pas terminée. Reculade?

Selon un habitué de la Jazz Parade, le Conseil communal n’a pas le courage d’affronter l’ours. «Alors au lieu de régler un problème relationnel, il a organisé un concours et maintenant il est bien embêté. Tout ça est très enfantin.» Mais comment aurait-il pu faire autrement? Jeudi soir, les avis étaient partagés sur l’avenir de la Jazz Parade et de la place Georges-Python. La pétition circule mais tous ne la signent pas. Ceux qui le font estiment qu’une manifestation n’empêche pas l’autre si elle est organisée à une autre période de l’année. Et ils se réjouissent de voir ces prochains jours Nina Hagen, Dee Dee Bridgewater ou encore Arturo Sandoval. Ce collaborateur voit en tout cas les choses du bon côté: «Au moins cette année, je suis certain d’être payé. Jean-Claude Henguely ne peut pas se permettre d’avoir des histoires!»

«Les dés étaient pipés dès le départ. On veut m’évincer»