«La gauche doit se réapproprier la nation»

Le Temps: Les Verts tessinois se revendiquent-ils comme eurosceptiques?

Sergio Savoia: Bien sûr, on le revendique, on se revendique même comme «euro-contraires», comme anti-européens. Nous ne sommes pas contre la culture, les valeurs européennes, mais contre cette Europe des finances qui est en train d’étrangler la Grèce et qui manque de légitimité populaire. Pour moi, c’est le premier problème. On le voit très bien: à chaque fois qu’un chef d’Etat propose un référendum, l’Europe dit non. Les valeurs vertes, ce sont les valeurs de proximité, de petitesse, de démocratie de la base. C’est l’inverse de ce monstre bureaucratique qu’est devenue l’UE ces dernières années. Dire cela, c’est selon moi une critique progressiste, qui n’est pas du tout de droite.

– Quelle est la différence entre le souverainisme de gauche et celui de droite?

– Quand nous avons soutenu l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», nous avons toujours parlé du besoin de protéger les travailleurs établis dans le pays. C’est une question de rapport avec le territoire, avec la société dans laquelle on vit, pas d’ethnicité. Quand vous avez 25% de main-d’œuvre frontalière comme au Tessin, la capacité de résistance du système, la carrying capacity, comme on dit en écologie, est dépassée. Là où la droite fait une distinction entre Suisses et étrangers, je parle d’économie respectueuse du lien entre le travailleur et son territoire. Mais cela dit, il faut que la gauche se réapproprie le symbole national. Syriza manifeste toujours avec le drapeau grec: c’est le symbole d’une communauté de valeurs, pas d’un lien de sang. Etre fier de son pays, ce n’est pas être hostile aux pays des autres.

– Comment réagit la gauche suisse, Verts et PS, à votre discours?

– Il y a deux réactions. La première est de dire que c’est un discours de droite, voire xénophobe, raciste ou facho, et qu’on n’entre pas en matière. Mais il y a aussi une réaction de libération, de soulagement qu’on puisse enfin parler, poser ces questions. Ces dernières années, la gauche a complètement perdu son rapport avec le peuple. Le PS tessinois a perdu 40% de ses électeurs au profit de la Lega [populistes de droite]. Aujourd’hui, une partie des socialistes tessinois sont devenus très critiques envers la position officielle du PS, favorable à l’Union européenne. Le débat commence aussi à se répandre chez les Verts suisses. Mais il a fallu dix ans de catastrophes électorales pour en arriver là! Si l’on se considère comme un parti populaire, il faut prendre en compte les préoccupations des milieux les plus exposés, les plus pauvres. Il faut se confronter à des gens différents, avec lesquels on n’est pas très à l’aise, parce qu’ils ne sont pas politiquement corrects. On ne peut pas répondre «vous êtes xénophobe» à quelqu’un qui a peur de perdre son emploi. La gauche doit arrêter de prêcher et commencer à écouter.