Religion

Derrière le voile intégral, les clivages

La question scinde tous les partis, de gauche comme de droite, mais aussi les féministes: faut-il interdire le voile intégral? Décryptage d’un débat de société

Le débat sur l’interdiction du voile islamique intégral n’a pas fini de faire des remous et pour cause: il crée des scissions qui traversent l’ensemble de la société, à gauche, à droite, comme parmi les féministes. Nous avons sondé plusieurs personnalités des principaux partis: nombreux sont les élus à imaginer leur famille politique unie sur le sujet et, pourtant, aucune formation n’est à l’abri des divisions. Car cette question tire les fils d’une multitude d’autres débats. Celui sur le rôle de l’Etat, d’abord, face à la transformation récente du paysage religieux et à l’émergence de l’islam. Sur les valeurs et l’attitude que devraient adopter les sociétés occidentales, lorsqu’elles sont confrontées à un vêtement perçu tantôt comme un particularisme religieux, tantôt comme un outil de domination masculine.

Lire aussi notre éditorial: Interdire la burqa? Un débat piégé

Dans son argumentaire, le comité d’Egerkingen à l’origine de l’initiative contre le niqab – qui porte en fait sur la dissimulation du visage – brandit la «tradition suisse de liberté» pour justifier l’interdiction de ce vêtement. Il s’appuie aussi sur le jugement de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), selon lequel «la dissimulation volontaire ou imposée du visage dans l’espace public est en contradiction avec le principe de la cohabitation libérale». Or les mêmes arguments sont brandis par les opposants à une interdiction du voile intégral.

Un phénomène marginal?

Le sociologue Philippe Gonzalez, spécialiste de la religion dans l’espace public, voit deux grandes fractures émerger. Avec, d’un côté, une vision libérale de la société, soucieuse avant tout de préserver les droits individuels. Et, de l’autre, une conception qui place la chose publique comme projet de société, au-dessus du particulier. Chez les féministes, les clivages se manifestaient déjà dans le débat sur le foulard islamique, entre une aile incarnée par la penseuse française Elisabeth Badinter, pour qui cette étoffe représente une régression, et un discours issu d’un courant multiculturaliste proclamant la défense des droits des minorités. Le contexte actuel, sous l’influence d’une série d’attentats en Europe, rend cette question plus sensible.

L’irruption de cette question est symptomatique d’un débat de société plus large, sur la nouvelle donne religieuse

Certains politiciens refusent de prendre position sur l’interdiction du niqab, estimant que ce serait accorder trop d’importance à un phénomène marginal. Sur ce dernier point, ils n’ont pas tort: les musulmans représentent 5% de la population suisse et, parmi eux, on ignore combien de femmes portent un voile intégral, mais elles ne sont assurément qu’une poignée. «On peut se demander à raison pourquoi il faudrait modifier la Constitution pour quelques individus. Mais l’irruption de cette question est symptomatique d’un débat de société plus large, sur la nouvelle donne religieuse», explique Philippe Gonzalez. Le sociologue souligne les «limites» d’une politique qui réfléchit uniquement à la défense de droits individuels, sans prendre en compte la dimension culturelle, léguée par l’histoire. «Ce qui est nouveau, c’est que la gauche s’empare aussi d’un discours sur l’identité et la culture, un créneau longtemps occupé par la droite.»


UDC

Oskar Freysinger, conseiller d’Etat (VS): «C’est un combat contre l’islamisation de la société»

«A l’UDC, il n’y a pas de clivage, nous sommes tous d’accord avec l’interdiction du voile intégral. C’est un combat de civilisation contre l’islamisation de notre société, tout comme l’a été la campagne pour l’interdiction des minarets. Je me bats pour les droits des femmes. Nous devons dire que chez nous, nous n’acceptons pas qu’une femme soit considérée comme une citoyenne de seconde zone. Chez nous, c’est une évidence, les femmes et les hommes sont égaux en droit. Et ceux qui ne sont pas d’accord avec cela doivent partir. C’est de la légitime défense.»

Claudio Zanetti, conseiller national (ZH): «Cette initiative est lâche et hypocrite»

«Interdire le voile intégral, c’est trahir nos valeurs. Je suis convaincu que Christoph Blocher lui-même y est opposé. La liberté est ce qui permet à notre société d’avancer. Si nous commençons à la remettre en question, qu’est-ce qui nous différencie de l’Arabie saoudite? Cette initiative est lâche et hypocrite, elle avance masquée: le texte ne mentionne pas une fois l’islam alors que c’est bien cela qu’il vise. Le comité d’Egerkingen se trompe de moyens, il ferait mieux de s’engager pour davantage de liberté. La France a interdit la burqa et, comme on l’a vu, ça n’a pas empêché des attentats.»


PS

Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat (VD): «L’égalité entre les sexes est un combat de gauche»

«A droite comme à gauche, la tendance est à proscrire l’interdit. Pourtant, c’est un outil démocratique dont l’un des mérites est la simplicité. Il faut l’utiliser avec mesure, mais affirmer qu’une pratique religieuse est une «prison», tout en militant contre son interdiction manque de clarté. Quand la société dit ce qu’elle ne tolère pas, elle renforce des femmes qui se battent dans le cercle intime pour leur liberté. L’égalité entre les sexes est un combat de gauche souvent mené contre des clergés conquérants, ne l’oublions pas et ne laissons pas cette cause être confisquée par l’extrême droite.»

Cédric Wermuth, conseiller national (AG): «On donne un argument aux fondamentalistes»

«Nous menons une discussion complètement symbolique sur un phénomène marginal, comme lors de la campagne contre les minarets. Ceux qui soutenaient leur interdiction disaient vouloir créer un rempart contre l’islam politique. Or il n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. Et on s’apprête à donner un nouvel argument aux fondamentalistes pour les conforter dans l’idée que les musulmans ne sont pas acceptés chez nous. La gauche ne devrait pas céder aux sirènes de la droite conservatrice, qui prétend lutter pour les droits des femmes alors qu’elle les a toujours combattus.»


PLR

Pascal Broulis, conseiller d’Etat (VD): «Si cette initiative aboutit, je la soutiendrai»

«Ce n’est pas un combat lancé par le PLR, mais je suis favorable à une interdiction du voile intégral au nom des principes pour lesquels nous nous battons au sein du parti. La liberté ne va pas sans le respect d’autrui et la responsabilité, des valeurs chères aux libéraux-radicaux. Nous sommes en terres judéo-chrétiennes et il y a des règles à respecter dans l’espace public, qui appartient à tous. Le fait de ne pas dissimuler son visage en fait partie. Si cette initiative aboutit, je la soutiendrai, comme les libéraux-radicaux tessinois.»

Philippe Nantermod, conseiller national (VS): «Une interdiction serait excessive dans notre pays»

«Dans tous les domaines, une interdiction constitue la mesure ultime, l’utima ratio, pour faire face à un problème. Or, en l’espèce, nous ne disposons d’aucun élément objectif qui permette d’affirmer que le voile intégral constitue un problème en Suisse tel qu’il justifie une interdiction. La juridiction existante permet déjà d’agir dans des cas de contrainte, mais je n’ai jamais entendu parler de tels cas en Suisse. Si le voile intégral devait devenir plus fréquent et causer des problèmes, je pense que la question pourrait devenir pertinente. Mais actuellement, il me semble qu’une interdiction serait excessive.»


PDC

Yannick Buttet, conseiller national (VS): «Le voile intégral constitue une agression»

«Le voile intégral constitue une agression et une maltraitance à l’égard des femmes que rien ne peut justifier. Je trouve suspect d’accepter ce vêtement au nom de la liberté de religion. Ceux qui appellent à la tolérance du niqab sont souvent les mêmes qui affichent un anticléricalisme radical. En interdisant le port du voile intégral, on donne la possibilité à des femmes de s’opposer à cette pratique, sans empêcher qui que ce soit de vivre sa religion. La liberté individuelle et le respect de la personne sont des valeurs non négociables.»

Kathy Riklin, conseillère nationale (ZH): «Il y a d’autres moyens d’affirmer nos valeurs»

«Une interdiction du voile intégral n’a rien à faire dans la Constitution.
Le niqab ne fait pas partie de notre culture, mais je suis contre le fait qu’un Etat réglemente cette pratique. Cette proposition est populiste, elle permet
à nouveau de créer une atmosphère négative à l’égard des musulmans et elle ne fait que diviser. La société a d’autres moyens d’affirmer ses valeurs que par des interdictions. Nous ferions mieux d’éduquer les jeunes femmes de manière à ce qu’elles souhaitent elles-mêmes leur émancipation.»


Féministes

Eléonore Lépinard*: «Interdire le voile intégral est une tyrannie de la majorité blanche»

«Nous sommes dans une société libérale, qui pose des limites aux comportements individuels seulement s’ils causent du tort à autrui. Ce n’est pas le cas du voile intégral. L’interdire est une tyrannie de la majorité blanche, qui se rend compte qu’elle n’est plus seule. Une interdiction n’a jamais protégé qui que ce soit contre la contrainte. C’est du paternalisme: on prend les femmes pour des enfants, a fortiori si elles sont musulmanes, plutôt que de leur donner les moyens de s’intégrer.»

*Eléonore Lépinard, professeure en études genre, Université de Lausanne

Sylviane Roche*: «Je ne peux croire qu’une femme puisse décider de porter le niqab»

«Le voile intégral est un symbole absolu de l’oppression des femmes, de leur effacement de la vie publique. Ce n’est pas une pratique prônée par l’islam, mais par un courant porteur d’un projet politique totalitaire, le wahhabisme, qui va à l’encontre de nos valeurs de liberté, d’égalité entre les sexes, pour lesquelles nous avons lutté durant des décennies. Je ne peux croire qu’une femme puisse décider de porter le niqab, sauf s’il s’agit de servitude volontaire. Ne laissons pas à l’extrême droite le privilège de défendre nos valeurs.»

*Sylviane Roche, écrivain, cofondatrice du réseau laïc romand

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