Devant la justice

Ils se montrés très courtois malgré leurs profonds désaccords. Les experts, très attendus au procès de Laurent Ségalat, ont campé sur leurs positions respectives sans franchement livrer bataille. Il est vrai que le plus virulent d’entre eux, le professeur portugais Duarte Nuno Vieira, dont l’avion est resté cloué au sol, a manqué cette confrontation et devrait tenir la vedette mardi prochain. Chute accidentelle ou agression? Et à quelle heure? Le puzzle s’avère difficile à assembler.

Ils sont deux «privés» à semer le trouble dans les rapports officiels qui penchent pour la thèse du crime et l’implication du prévenu. Mandatée par la défense, la professeure Dominique Lecomte, directrice de l’Institut de médecine légale de Paris, trente années d’expérience à son actif et près de 20 000 autopsies, en est convaincue. C’est une chute isolée et accidentelle dans l’escalier qui a causé une plaie linéaire, bordée de deux enfoncements, à l’arrière du crâne de Catherine Ségalat.

Dans ce même mouvement de chute, le cuir chevelu de la défunte a été scalpé vers l’avant sur douze centimètres. C’est l’hémorragie consécutive à ce déchirement, dit-elle, et non la fracture, qui a entraîné la mort. Pour Dominique Lecomte, «aucune lésion n’évoque des traces de lutte». Ni les 6 ou 7 autres plaies au visage de la victime, ni les lésions sur ses mains, ni les côtes cassées, ni les marques au cou. Pas même les griffures sur le visage du prévenu.

Patron du Centre universitaire romand de médecine légale, le professeur Patrice Mangin, qui a cosigné le rapport d’autopsie de son équipe, ne partage pas cette analyse, même s’il concède quelques points à sa consœur parisienne. Il est d’accord de dire qu’il n’y a pas eu de strangulation.

Il est aussi prêt à admettre qu’une chute peut expliquer de manière plausible la grande plaie et surtout le retroussement «spectaculaire» (jusqu’au front) du cuir chevelu dont les médecins légistes savent qu’il est particulièrement difficile à arracher avec les mains. Une brèche sur la quatrième marche de l’escalier – «Elle interpelle», dira-t-il pudiquement – renforce aussi cette hypothèse d’une glissade et d’un déchirement sous le poids des 81 kilos de la victime.

La convergence s’arrêtera là, car le professeur Mangin estime que ce scénario n’explique pas la présence des multiples autres plaies. En tombant, Catherine Ségalat aurait pu rencontrer un ou deux obstacles. Pas sept ou huit. Quant aux manœuvres de réanimation, décrites par l’accusé lors de la reconstitution, l’expert ne croit pas qu’elles puissent expliquer ces contusions. «Il faut faire tomber quelqu’un d’une hauteur significative pour entraîner de telles plaies. La persévérance dans une telle maladresse serait étrange.»

De même, le professeur Mangin ne croit pas que les manœuvres de réanimation ont pu casser autant de côtes. Il n’est enfin pas du tout d’avis que les griffures et autres marques présentes sur le visage de Laurent Ségalat puissent être la conséquence de ce sauvetage raté. «Ces lésions évoquent très fortement un contexte d’altercation.»

Le second grain de sable viendra des bords de la Limmat. Michael Fried, directeur de la clinique de gastro-entérologie de l’Université de Zurich, sommité mondiale en la matière selon ses propres indications, jette un trouble sur l’heure du traumatisme subi par la municipale de Vaux-sur-Morges. Mandaté lui aussi par la défense pour analyser le temps nécessaire à la digestion du repas de midi pris par la défunte, le spécialiste estime qu’il est extrêmement peu probable que la vidange gastrique se soit poursuivie au-delà de trois heures. Après quatre ou cinq heures, il ne doit plus rien rester et «la probabilité est presque nulle de retrouver quelque chose dans l’estomac».

Or, le «bol gastrique», prélevé lors de l’autopsie, contenait encore 390 grammes des aliments – steack, tomates et endives – consommés avant 14h. Cela démontre, selon l’analyse du docteur Fried, qu’il est arrivé quelque chose à la victime avant 18h. Un décès ou un traumatisme important qui a ralenti sa digestion.

Loin d’être un adepte de l’analyse du bol alimentaire, le professeur Mangin n’accorde «aucune valeur à cette méthode trop aléatoire pour estimer l’heure du décès». Selon le directeur du CURML, il y a trop de facteurs incontrôlables pour en faire un critère fiable. Une méfiance que Michael Fried ne partage pas: «Les experts en estomac savent que les méthodes ont beaucoup évolué et j’ai eu accès, dans ce dossier, à tous les renseignements nécessaires sur l’état de santé de la victime et sur son repas.»

L’heure du traumatisme a évidemment une incidence importante sur l’issue du procès puisque Laurent Ségalat, qui a travaillé à la librairie avant de rendre visite à son père à l’hôpital de Morges, n’était pas au Moulin avant environ 18h30. Selon le rapport Fried, c’est donc après le choc. Selon le professeur Mangin, cela reste compatible avec l’intervalle très large (de 15h15 à 21h) auquel conclut le rapport d’autopsie sur la base de l’évaluation de la température corporelle.

Loin de se dissiper, le brouillard entourant ce dossier commence même à s’épaissir.

«Les marques et griffures sur le visage de l’accusé évoquent très fortement un contexte d’altercation»