Dominique de Buman bouillonne. S'il ne le dit pas explicitement, il donne l'impression d'avoir une furieuse envie de secouer tous ses collègues démocrates-chrétiens fribourgeois. La tempête que traverse actuellement le PDC à la fois l'inquiète et le motive, lui qui pourrait bien être désigné le 18 septembre comme président du PDC suisse. Adepte du franc-parler et agitateur jusqu'au bout des ongles, le syndic de Fribourg déplore surtout le manque de vision politique des démocrates-chrétiens, que ce soit au niveau fribourgeois ou sur le plan national. Le PDC vient de subir un électrochoc (perte de sept sièges au Conseil national et Ruth Metzler évincée du Conseil fédéral). Il nage en eaux troubles et Dominique de Buman fera tout pour ne pas s'embourber. Pas question qu'il devienne aussi raide et passif que la vingtaine de gros pingouins qui ornent sa cravate, en ce jour où il rencontre le comité directeur du PDC de la ville.

Alors que le PDC fribourgeois, présidé par Georges-André Bouverat, lorgne plutôt à droite, le conseiller national est centriste. Il ne s'en cache pas. Il est en ce sens appuyé par les Jeunes démocrates-chrétiens (JDC), pour qui l'apparentement du PDC fribourgeois avec les radicaux est suicidaire. La scission entre les jeunes («eux au moins, ils ont du souffle!») et les apparatchiks du parti mine Dominique de Buman. Pas toujours d'accord avec les principes des JDC et leurs coups de gueule, il les soutient pourtant: «La relève est là. Repousser les idées nouvelles et se fâcher avec la jeunesse revient à signer un arrêt de mort pour notre parti!».

Pour Laurent Chassot, président des JDC fribourgeois, l'encéphalogramme du PDC est carrément plat. «L'ambiance ici est morose. Je sens les gens de la base, beaucoup plus centristes que notre députation au Grand Conseil, extrêmement désorientés. Comment bâtir des projets d'avenir dans la situation de désarroi dans laquelle nous nous trouvons?» souligne-t-il. Laurent Chassot prône des réformes pour aller de l'avant, mais constate un immobilisme inquiétant: «Dès qu'ils endossent une responsabilité, la plupart de nos politiciens deviennent lisses, presque ectoplasmatiques!» Il n'a pas participé à l'assemblée des délégués du parti cantonal le 19 février. Parce qu'il travaille à Winterthour et que la distance l'aurait empêché d'être à l'heure à Neyruz. Ce qui l'arrange, en fait. «Nous allons prendre du recul et cultiver notre propre jardin d'abord.» Pour Laurent Chassot, le PDC doit carrément se trouver une nouvelle identité. Changer de nom et sacrifier son «C». Une scission entre l'aile conservatrice et l'aile centriste n'est à ses yeux nullement taboue.

Pas de fondue avant que les fromages soient faits

Absent le 19 février, il a en revanche été très présent le 17 janvier, à la première séance des états généraux du parti. Un mois plus tôt, les JDC avaient non seulement réclamé la rupture de l'alliance électorale avec les radicaux, mais surtout demandé la tête de Georges-André Bouverat et des deux vice-présidents. Ils ont failli réussir leur coup. A deux doigts de démissionner, le trio n'a été repêché, le 17 janvier, que grâce à une déclaration de soutien paraphée par la majorité des élus. Si certains députés tentent de relativiser les querelles intestines, il faut se rendre à l'évidence: le PDC fribourgeois n'est pas des plus unis. «Presque tous les partis sont dans la même situation actuellement», se contente de dire Georges-André Bouverat.

Au niveau de la ville, l'ambiance est aussi électrique. Certains s'offusquent de voir Nicolas Betticher revêtir l'habit de président du PDC de la ville. «Comment peut-on être progressiste avec quelqu'un qui est également chancelier de l'évêque, Mgr Genoud?» grommelle un député. Ce «mélange abusif de politique et d'église» est d'autant plus explosif que le PDC a mal à son C. Evasif, Georges-André Bouverat finit par dire: «Il est prématuré de parler de l'emballage: nous devons nous concentrer sur le produit.» Dominique de Buman soutient de son côté qu'il y a un important devoir d'explication: «Le PDC est un parti de valeurs, pas un parti confessionnel.» Pour lui, le PDC doit continuer de se référer aux principes de la doctrine sociale de l'Eglise et surtout aux principes philosophiques aristotéliciens et thomistes. Il est donc en faveur du maintien du C. «Il est important de cultiver nos racines philosophiques. J'avoue que la perte de culture politique que j'observe autour de moi m'effraie particulièrement.»

Il embraie: «Par notre sens de l'analyse, nos méthodes déductives, nous avons la boîte à outils nécessaire pour répondre aux problèmes d'aujourd'hui. Mais peu d'entre nous semblent conscients des trésors que nous avons dans notre baraque!» Pour le syndic, le PDC ne doit pas renier ses valeurs mais les remettre en forme, reformer des pépinières d'élites. Le centre a un avenir, il en est convaincu. Mais le PDC doit se muscler. «J'aurais par exemple sérieusement poivré et saucé l'affiche de l'UDC avec les rats rouges: elle est tout simplement scandaleuse, il faut oser le dire!» Par contre, pas question pour lui de faire des apparentements, que ce soit à gauche ou à droite: ils auraient pour seul effet d'appauvrir le parti. «Il est insensé de vouloir faire une fondue avant que les fromages soient faits», ajoute l'homme à la cravate aux pingouins.

Dominique de Buman a opté pour une cravate plus classique pour se rendre à l'assemblée des délégués du 19 février. L'heure était à la motivation des troupes. Doris Leuthard, présidente ad interim du PDC suisse, et Jean-Philippe Maitre se sont lancés dans une opération séduction. «Le PDC fribourgeois doit donner l'exemple, montrer qu'il est capable de dépasser sa bipolarité!» a lancé la première. Le vice-président du Conseil national s'est lui fendu d'un: «Ce soir, je suis Fribourgeois et fier de l'être!»

«Il est vraiment bien ce gars!», glisse Dominique de Buman, un verre de rouge à la main, en fin de soirée. Il parle de Beat Vonlanthen, candidat en vue de l'élection complémentaire au gouvernement cantonal du 16 mai, acclamé par les 250 délégués présents. Il vise la succession d'Urs Schwaller, élu aux Conseil des Etats le 19 octobre. «Je me refuse à écouter les voix de Cassandre qui annoncent le chant du cygne du PDC. Nous devons accepter que le parti soit en crise. Mais inspirons-nous des Chinois qui utilisent le même caractère pour désigner la crise et la chance!» a déclaré le Singinois dans un discours aussi musclé que passionné. A l'heure des divers, une main se lève. «J'aurais souhaité que le mot «chrétien» soit un peu plus souvent employé dans les discours», souligne un délégué. Silence.

Au niveau national, l'aggiornamento du parti devrait s'achever le 18 septembre. Le syndic de Fribourg avoue aimer cette période propice à la réflexion. Il se reprend: «J'aime et je souffre à la fois.» A la suite du désistement de Doris Leuthard le 11 janvier, plusieurs pontes du parti – dont un certain Joseph Deiss – l'ont approché pour qu'il accepte de devenir le capitaine du bateau en péril. Mais Dominique de Buman joue au coquet. Il aime se faire désirer. Ambitieux, on le sent brûler d'envie de relever le défi, tout en étant un brin inquiet face à l'immensité de la tâche qui l'attend. «Il faudrait qu'il se fasse élire sur la base d'un programme centriste clair pour qu'il puisse ensuite avoir les coudées franches», insiste Laurent Chassot. «Rien ne presse maintenant que nous avons repoussé la date de l'élection de notre président», souligne de son côté Dominique de Buman, l'air faussement serein. «Moi je sais où je vais. Nous devons avoir bien plus de réflexions politiques derrière nos positions. C'est tout ce qui fait la différence entre le chocolat ménage et le chocolat surfait: le conchage est plus difficile pour le chocolat surfait mais, au final, le goût est tellement plus subtil!»