Emploi

La descente aux enfers d’un cadre senior

Il était le directeur adjoint d’une grande compagnie d’assurances et gagnait 15 000 francs par mois. Au chômage depuis près de deux ans, Jean-Bernard Pillonel arrive en fin de droits. Son cas illustre le drame silencieux des plus de 50 ans, mal-aimés du marché du travail en Suisse

Devant lui, un classeur A4 blanc contenant quelque 300 postulations. Toutes sont restées vaines jusqu’à présent. Assis au Café du Centre, à deux pas de la gare de Fribourg, Jean-Bernard Pillonel, 56 ans, se plonge encore une fois dans cette correspondance, témoin de son combat pour retrouver un travail. «Durant toute ma vie, j’ai été un indécrottable optimiste, souffle-t-il. Aujourd’hui, je suis désabusé. Je me demande même si je ne vais pas quitter la Suisse.»

Jean-Bernard Pillonel est un solide gaillard habillé d’une chemise à carreaux aux manches retroussées, qui marche vite dans la rue. Une tête de lutteur, cheveux courts en brosse et barbe poivre et sel. Un battant qui a mené une carrière très suisse, passant du stade d’employé de commerce à celui de directeur général adjoint d’une grande compagnie de 1000 employés après avoir effectué un postgrade d’économiste et obtenu un brevet fédéral en assurance maladie.

L’âge, ce non-dit

Trente ans pour parvenir au sommet, deux ans seulement pour sombrer dans l’abîme du chômage de longue durée. En 2014, il perd son emploi au terme d’une restructuration mal vécue, mais ne se fait pas encore trop de souci lorsqu’il se retrouve un an plus tard à l’Office régional de placement (ORP).

Celui-ci lui propose d’emblée de participer à un cours de trois mois pour top managers à Lausanne. Un cadre supérieur n’est pas un électricien ou un peintre, qui répondent aux annonces sur les sites spécialisés ou dans les journaux lorsqu’ils sont au chômage. Il doit d’abord faire fonctionner son réseau. Mais il lui faut aussi réapprendre à se vendre lui-même en commençant par rédiger un CV attrayant, car il n’a en général plus postulé depuis des lustres.

Le cours est bien conçu, il est aussi un dopant psychologique dans la mesure où ses participants s’aperçoivent qu’ils ne sont pas seuls à connaître les affres du chômage. «Au début, j’étais presque euphorique», raconte Jean-Bernard Pillonel. Les animateurs lui disent que la grande majorité des gens retrouvent un emploi dans les six à neuf mois. Effectivement, ce sera le cas pour tous, sauf pour les deux personnes de plus de 50 ans.

L’âge. Un non-dit absolu sur un marché du travail suisse qui s’est ouvert à la libre circulation des personnes dès 2002. Les offres d’emploi ne le mentionnent plus, mais il reste gravé dans la tête de nombreux chefs des ressources humaines. Dans un premier temps, Jean-Bernard Pillonel se dit que ce coup d’arrêt dans sa carrière pourrait être l’occasion d’un dernier virage professionnel. Il élargit le spectre de ses recherches à l’industrie pharmaceutique, la banque, l’administration publique. Lorsqu’il s’aperçoit qu’il n’est pas convoqué à des entretiens, il recadre sa quête et se focalise sur les assurances, son domaine de prédilection. Là, il sait exactement les activités que recouvre un poste et quelles exigences il requiert.

La lettre type

C’est à ce moment que le ciel lui tombe sur la tête. Les réponses des entreprises contactées se ressemblent toutes, à quelques mots près. D’abord, une première phrase élogieuse pour souligner «le parcours fort intéressant et remarquable», voire «la carrière prestigieuse» qui est la sienne. Puis le coup de massue: «Nous n’avons pas pris votre postulation en compte, étant donné que d’autres personnes correspondaient davantage au profil recherché.»

Des formules toutes faites non dénuées d’une certaine hypocrisie: lorsqu’il postule pour un emploi dont il sait pertinemment qu’il remplit toutes les exigences, il s’attend au moins à obtenir un entretien d’embauche. Comme ce n’est presque jamais le cas, il s’enquiert du nom de l’heureux élu. Lorsqu’il l’apprend, le constat est presque toujours le même: «Une personne plus jeune de 10 à 15 ans que moi, probablement moins expérimentée», relève-t-il.

Un chemin de croix

Quel chemin de croix pour les seniors au chômage. Ils sont confrontés à des problèmes dont personne ne se doute. Par exemple, la nécessité de signer un contrat avec une assurance couvrant la perte de gain en cas de maladie. Les chômeurs ont trois mois pour demander le libre passage de l’assurance de l’ancien employeur à une nouvelle compagnie, qui n’aime évidemment pas ce genre de nouveaux clients à risque. Dès lors, les primes pour les quinquagénaires deviennent faramineuses: «Plus de 1000 francs par mois! J’ai préféré renoncer», raconte-t-il. Il s’expose ainsi au danger de ne pas toucher son indemnité de chômage en cas de pépin de santé. Il ne lui reste plus qu’à croire en sa bonne étoile. Ces 25 dernières années, il n’a jamais manqué un seul jour pour cause de maladie.

Ce problème – certes hypothétique – évacué, Jean-Bernard Pillonel s’est vu confronté à une question plus cruciale pour lui. Jusqu’où aller dans les concessions à faire pour retravailler, aussi bien sur le plan du salaire que sur le plan des compétences?

Il aborde cette question aussi bien à l’ORP que dans les cours qu’il fréquente. Il ne se fait pas d’illusions: il sait qu’il ne retrouvera pas un poste équivalent à son dernier revenu de 15 000 francs par mois et qu’il devra lâcher du lest à ce sujet. Mais les spécialistes lui conseillent de ne pas aller au-delà d’une baisse de salaire de 30%. Surtout, ils lui recommandent vivement de ne pas «brader ses compétences». Attention au «downgrading»!


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Surqualifié, une tare?

Tout cela est très théorique, de surcroît lorsqu’on a été directeur général adjoint comme lui. Dans un territoire aussi exigu que la Suisse romande, voire dans l’ensemble du pays, le nombre de ces postes de dirigeant est forcément limité, surtout dans le secteur qui est le sien. Mais pour avoir droit au salaire maximal de l’assurance chômage, soit 8200 francs par mois, il doit dans le canton de Fribourg s’astreindre à effectuer huit postulations par mois, ce qui implique de viser des postes en dessous de ses compétences. Il va même jusqu’à tenter un stage de vendeur rémunéré à moins de 5000 francs par mois, une expérience sans suite.

Il note un surprenant paradoxe dans les entreprises. En principe, celles-ci exigent en priorité deux qualités chez leurs collaborateurs: la qualification et la loyauté. Mais lorsque leur département des ressources humaines examine le CV des candidats à un poste vacant, il semble oublier cela. Pas question d’engager une personne «surqualifiée». Difficilement imaginable aussi de recruter quelqu’un qui a été fidèle à sa société durant 25 ans, même si elle a contribué à son succès. Bref, les seniors sont «trop vieux, trop rigides, trop chers».

Les entreprises n’avancent bien évidemment jamais le critère de l’âge dans le rejet d’une postulation, mais Jean-Bernard Pillonel pressent qu’il joue souvent un rôle. «C’est un tabou qui me fait penser à la pudeur que nous avons en Suisse face à la question de la pauvreté, explique-t-il. On sait qu’elle existe, mais on ne veut jamais l’avouer.»

Des mots et de la cosmétique

Au niveau des autorités, pourtant, le discours est tout autre. A la suite de l’approbation en 2014 de l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», le ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, n’a cessé de souligner la volonté de mieux utiliser le potentiel des seniors sous-utilisés sur le marché du travail, dont on estime le nombre à 95 000. Ce n’est pas nouveau: voici six ans déjà, le conseiller fédéral et ancien patron à la réputation «de n’avoir jamais licencié» a lancé une initiative «visant à combattre la pénurie de personnel qualifié», dont on ne voit pourtant guère les résultats concrets.

«Tout cela, c’est de la cosmétique», tranche Jean-Bernard Pillonel, qui résume l’actuelle «criante dichotomie»: «D’un côté, nous devrons travailler plus longtemps pour assurer la pérennité des assurances sociales, mais de l’autre le marché du travail n’engage plus de seniors de plus de 50 ans», déplore-t-il.

L’homme se refuse pourtant à chausser des lunettes politiques pour trouver des solutions. Il dira oui le 24 septembre prochain à la réforme des retraites défendue par le socialiste Alain Berset. Mais, à plus long terme, il admet qu’il faudra travailler plus longtemps: «En raison de l’augmentation de l’espérance de vie, Pascal Couchepin avait raison de thématiser une hausse de l’âge de la retraite à 67 ans.»

Partir pour mieux vivre?

Dans l’immédiat, sa situation est tout sauf enviable. Dans trois mois, ce père divorcé avec charge de famille sera un chômeur en fin de droits. Devra-t-il recourir à l’assistance sociale? «Exclu, ce n’est pas dans ma nature», dit-il aujourd’hui, avant d’observer un silence. «Jusqu’à présent, cette perspective m’a toujours été insupportable. Mais peut-être faudra-t-il l’envisager.»

Pour éviter l’humiliation de l’assistance sociale, il n’écarte plus l’option de l’émigration. Il songe à quitter l’Europe pour pouvoir retirer le capital de son 2e pilier, quitte à devoir le gérer dans un lointain pays où les taux d’intérêt sont supérieurs à ceux versés en Suisse. Et où il pourrait se relancer en tant qu’indépendant. Voici deux siècles, des familles fribourgeoises étaient parties pour créer Nova Friburgo au Brésil. La situation n’est bien sûr pas comparable, mais Jean-Bernard Pillonel ne peut s’empêcher d’y penser. «En Suisse, nous entrons peut-être dans un cycle où les opportunités se trouvent ailleurs, du moins pour les seniors.»

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