«Tu vois le gars qui vient, on l'appelle Bicyclette, tu lui glisses 50 balles, il file à la gare et dans les dix minutes il te ramène un vélo et pas n'importe lequel, un nickel genre chromé, même un électrique si tu rallonges 20 francs.» Bistrot du Coin, rue de Fribourg. Douce soirée.

Les terrasses ont fait le plein: expatriés de la Genève internationale qui prennent l'apéro d'après-bureau, premières belles de nuit, petits et gros malfrats, junkies déjà «chargés», ados réunis autour d'un kebab.

Michel*, 59 ans, Pâquisard de naissance, commente les allers et venues. Coup de coude discret: «Celui-là, c'est Freddy, une terreur, je l'ai déjà vu avec un fusil à pompe. Il fait les poches sur les coups de 5h quand les cabarets ferment. Il s'en prend aux types seuls, ceux-là ne portent pas plainte parce que leurs femmes ne savent pas qu'ils traînent par ici la nuit. Si tu résistes, il siffle et cinq types te sautent dessus.»

«Je suis fatigué»

Michel habite rue de Monthoux. Il dit qu'il veut s'en aller vivre à la campagne. «Je suis fatigué, soupire-t-il. Je monte chez moi, il y a des gamines qui se piquent dans l'escalier et je ne dors que deux heures par nuit parce que quand les Africains vont se coucher ce sont les services de la voirie qui prennent le relais.»

Des filles passent, en cuissardes et bustier, jeunes, moins jeunes, Ivoiriennes, Ukrainiennes, Suisses. Clins d'œil vers Michel et parfois une bise parfumée posée sur sa joue. «Elles sont chics, elles rendent service», dit-il. Il se met à rire: «Tu sais qu'elles font leurs courses à Migros et elles ne paient jamais les poulets parce qu'il y a une marque qui ne déclenche jamais l'alarme. C'est elles qui ont trouvé ça.» Il poursuit: «Ce n'est pas elles le problème des Pâquis, c'est eux.»

Eux, c'est qu'il appelle aussi «l'autre monde». Il indique le club Duplex, autour duquel s'agglutinent à la nuit tombée cent, deux cents «Blacks». «Ça boit et ça deale partout, tu vois ce café, c'est le QG, tu négocies là-dedans tranquillement.»

Encore la rue de Fribourg, mais à l'autre bout, à l'angle de la rue des Alpes. On lance un «saha kho» («salut mon frère» en dialecte algérien) et dix têtes se tournent. Des gamins qui ont échu là depuis huit mois. Ils seraient en tout une cinquantaine. Ils disent à la police qu'ils sont Palestiniens ou Irakiens et que leurs papiers ont brûlé «dans la guerre». Inidentifiables. Donc non renvoyables. Ils sont touche-à-tout: drogue, casses, vols et recels de vols, dégradations, agressions «à la Zidane» (clé qui couche le passant). Et ils ont le couteau facile. Ils passent parfois une nuit au poste et bénéficient le plus souvent d'une «remise trottoir».

Arrêté 23 fois

Un policier raconte qu'il en connaît un qui a été interpellé 23 fois. Tous squattaient le 12, rue des Alpes, un immeuble qui vient d'être fermé. Ils dorment maintenant dans les wagons de la gare ou dans les bateaux du quai. Claudio Deuel, de la Délégation à la Jeunesse à la Ville de Genève, les qualifie d'intouchables: «Une entrée en contact avec eux est impossible, ils n'ont rien à faire de notre aide sociale.»

Michel Bittar le propriétaire de la librairie arabe «L'Olivier», située non loin de là, les nomme les «tannés de la vie». Il prend presque pitié de ces gosses dont Bouteflika (le président algérien) ne veut pas et que les tours de vis sécuritaires de Berlusconi et de Sarkozy ont poussé en Suisse. Le problème est qu'ils pourrissent la vie des riverains. «Ce sont des petits prédateurs qui dans le quartier ont monté le niveau d'insécurité de pas normale à insupportable. Ils veulent prendre le territoire», explique-t-il.

«Ça sent la pisse et le sang»

Un commerçant pakistanais dit: «Maintenant on m'appelle «périmé-jeté» parce que je balance beaucoup d'invendus. Les familles ne viennent plus à cause d'eux.» Jack de chez Jack Cuir, «40 ans de Pâquis», invite de son côté les familles à se garer en double file devant sa boutique le temps de faire leurs achats. Il a installé huit caméras et fait accompagner son personnel féminin le soir. Il possède une remise au 10, rue Charles-Cusin. «Mes employés n'y vont jamais seul, en bas ça se shoote, ça sent la merde, la pisse et le sang», relate-t-il. Il s'interroge: «Je ne comprends pas, il y a des aides sociales à Genève, tout le monde peut vivre. On devrait peut-être apprendre à mieux partager, à mieux éduquer.» Mansuétude étonnante pour quelqu'un dont la caisse a encore été délestée de 300 francs la semaine passée.

Voilà sans doute l'une des spécificités du quartier: beaucoup de tolérance. Car si des Pâquisards parlent «de rats et de cafards qui sortent le soir», ils sont encore nombreux à vanter la mixité légendaire du quartier, sa musique et ses restos du monde. Et ils se disent que le quartier a déjà vécu cela et qu'il n'en mourra pas.

Une longue histoire

Il suffit de lire la presse d'hier pour s'en convaincre. Exemple en 1984, quand des journalistes évoquaient déjà «la faune de voyous à la petite semaine, jeunes drogués, arracheurs de sacs et envahisseurs zaïrois». «Même avant cela, c'était chaud, enchaîne l'historien genevois Bernard Lescaze. Les Pâquis, qui ont 150 ans, ont toujours été interlopes, folkloriques et cosmopolites.» Il raconte: «Vers 1850, la navigation lacustre s'est développée, amenant les premiers touristes. En 1958, un premier train en provenance de Lausanne est arrivé en gare de Cornavin. Les premiers étrangers ont été donc des Confédérés d'origine plutôt modestes venus chercher du travail. Ils ont construit des petites maisons dans les Pâquis tandis que les grands hôtels commençaient à être érigés près des quais. Il a fallu amuser les touristes, des casinos ont donc poussé et puis on a ouvert plus haut des bistrots, des cabarets et des maisons closes. Toute cette population a été mêlée, ouvriers, commerçants et promeneurs d'un soir. Après les Confédérés, les Italiens, Espagnols, Portugais, Africains, Kosovars sont arrivés. Parce que pour un modeste confort, le loyer était modeste.»

Un quartier en danger?

Les Pâquis en 2008, un Bronx genevois? «La comparaison nous déplaît mais le quartier est en danger», reconnaît le libraire Michel Bittar. Lui et Jalel Matri, qui possède le club de billard «L'America», ont réuni l'autre soir 70 personnes autour du commandant de la gendarmerie, Christian Cudré-Mauroux. «Pour lui dire que nos rues sont en train de devenir des zones de non-droit et que des bandes imposent un espèce de couvre-feu», commente Jalel.

L'officier leur a rappelé que ses troupes avaient augmenté leurs contrôles de 53% depuis janvier. Et que les 60 employés du poste de la rue de Berne allaient recevoir les renforts temporaires de 40 collègues. «On va pourrir la vie des criminels», a-t-il promis. Le chef du poste de la rue de Berne, le maréchal Jean-Claude Francey, qui a occupé son premier poste aux Pâquis en 1978, surenchérit: «Le combat est perdu d'avance si on n'expulse pas les délinquants. Il faut des mesures d'éloignement et rendre Genève moins attractive en durcissant les lois. Le problème est que nous manquons de moyens légaux. Si on me donne les plein pouvoirs, je saurai éradiquer cette délinquance.»

Les Pâquisards, qui disent «aimer leur police parce qu'elle accomplit vraiment sa mission malgré ses maigres moyens», approuvent ce discours musclé. «Ces petits voyous qui sont très méchants pourraient engendrer du racisme dans le quartier, des dérapages sont possibles», craint le très pondéré Michel Bittar.

L'autre combat des Pâquisards consiste aujourd'hui à tenter de reprendre le terrain concédé. Quand le Palais Mascotte, le plus célèbre des cabarets du canton, a rouvert en mai dernier, ils ont eu le sentiment d'avoir grignoté un peu de rue. «Les Genevois reviennent», se félicite un riverain. Jean-Louis Schlemmer, le nouveau patron, a recruté des «videurs». Aucun incident pour l'heure à déplorer contrairement au Libanais d'à côté qui la semaine passée a reçu la visite d'hommes de main albanais. Le sang a coulé. «La mafia albanaise a tout infiltré, c'est elle qui contrôle le quartier, croit savoir Michel. Et elle ferme les yeux sur les trafics des petits Maghrébins et des Guinéens parce que ça occupe la police.»

* Prénom fictif.