«Fabrice A. a commis des actes atroces, mais il n’est pas pour autant le diable.» Au troisième jour du procès de Genève, les experts français, Pierre Lamothe et Daniel Zagury, ont décrypté «les processus psychiques complexes» du prévenu. Ils se sont surtout refusés à la prédiction d’une dangerosité définitive, nécessaire au prononcé d’un internement à vie. «A court terme, le pronostic est très lourd. A moyen terme, il est aléatoire. A très long terme, il est impossible à fixer.»

Un criminel hors norme. Mais pas forcément un très grand manipulateur. Aux yeux de Daniel Zagury, Fabrice A. est surtout un être «impénétrable et hermétique». Cette apparence de normalité explique que personne n’ait décelé chez ce détenu des signes de l’horreur qui se préparait. Ce clivage — faisant de lui un être à la fois très adapté et capable d’une crudité absolue — est l’une des caractéristiques de sa personnalité. Il présente aussi une grande fragilité narcissique, une psychopathie importante et un mécanisme pervers teinté de domination et d’emprise.

Orgie narcissique

Ces graves troubles ne font pas une maladie mentale. L’absence de vague délirante amène les spécialistes, qui ne donnent pas dans la nuance des degrés, à conclure à une responsabilité pleine et entière. «Quelque soit l’état mental au moment des faits, ce n’était pas un état aliénant.» Fabrice A. a agi dans une sorte «d’orgie narcissique» où il a joui de sa toute-puissance. Lui-même a décrit cela comme une sensation décuplée, une sorte d’orgasme dans le cerveau.

Les experts français estiment que les déclarations que leur a faites le prévenu doivent être prises avec retenue. «Il est d’une très grande suggestibilité. Si on le pousse un peu, il est capable de dire qu’il a volé le vase de Soissons», précise Daniel Zagury. Fabrice A. raconte avoir prévu d’égorger Adeline? Ils ne sont pas certains que cela soit si vrai. «Le prévenu préfère être dans la complaisance de l’aveu plutôt que dans l’inquiétude de quelque chose qui lui a échappé.» Il va dire des choses qui vont le desservir car c’est l’idée de maîtrise qui lui importe le plus.

Les psychiatres ont été frappés par tout le bien que Fabrice A. a dit de sa victime. La femme idéale ferait peut-être remonter en lui cette agressivité. Comme quand il pense à sa parfaite compagne polonaise à laquelle il ne laisse que deux choix: lui tomber dans les bras ou bien mériter les pires traitements. Son enfance, passée entre une mère despotique et un père alcoolique, explique ses failles. Longtemps soumis dans l’impuissance et la terreur, il a renversé la perspective avec une logique perverse.

Evolution incertaine

Le sadisme, relevé par les experts suisses, est aussi relativisé par leurs homologues français et qualifié ici de terme impropre. «Il tue pour retrouver ce qu’il a fantasmé.» Fabrice A. a beaucoup parlé de ce pouvoir de vie ou de mort mais pas de prolonger la souffrance de sa victime. «C’est plutôt cette indifférence au mal qu’il fait qui est importante», ajoute Pierre Lamothe.

Pourra-t-il un jour contrôler ses pulsions? Les experts ne sont pas très optimistes mais n’écartent pas d’emblée toute possibilité de changement. Les troubles de la personnalité, qui ne sont pas une maladie, ne se guérissent pas. «Les sujets peuvent toutefois se réorganiser et renforcer leurs barrières internes pour empêcher ces pulsions de déborder. Il s’agit de modifier leur comportement.»

Pierre Lamothe en est convaincu: «La désespérance est néfaste pour lui et pour tout le monde. Postuler qu’il ne s’améliorera jamais n’est ni scientifique, ni supportable sur un plan social.» Des programmes existent pour faire évoluer des gens aussi gravement atteints, ajoute l’expert. Ce n’est ni de l’angélisme, ni de la philosophie, c’est de la médecine. Et Daniel Zagury de conclure: «La psychiatrie ne peut pas affirmer que quelqu’un restera dangereux pour très longtemps.»


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