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Désintoxiquer Bonfol, mode d’emploi

Le chantier d’assainissement de la décharge entre dans sa phase cruciale: les déchets seront retirés, les travaux dureront quatre ans

Depuis dix ans et le coup d’éclat de l’ancien ministre jurassien Pierre Kohler, sommant la chimie bâloise d’assainir sa décharge de Bonfol, en Ajoie, où elle a entreposé 114 000 tonnes de déchets entre 1961 et 1976 dans une ancienne glaisière, l’«affaire» a surtout été abordée au travers de ses volets politiques, polé­miques, personnels ou financiers (LT des 01.04.2010, 17.01.2008, etc.). Mais peu sous l’angle d’un défi technologique à 350 millions.

Comment, pratiquement, nettoyer une cuvette de 130 000 mètres cubes pleine de déchets, dont 70% en fûts entreposés pêle-mêle, dont on connaît les quantités mais pas les contenus?

Après une décennie de palabres, d’études, de validations, d’adaptations, de débats et de pressions multiples entre la chimie bâloise, le canton de Jura, la commune de Bonfol et les ONG écologistes, place désormais aux travaux effectifs d’assainissement. Même si le couvercle de la décharge ne sera formellement transpercé que dans quelques jours, après une dernière séance, jeudi, de validation des processus entre la BCI (société regroupant les huit entreprises chimiques bâloises impliquées, qui paie et suit la mise en œuvre de l’assainissement) et le canton du Jura, la décharge de Bonfol entre en «zone noire».

Confinement total

La BCI avait le choix entre deux méthodes: la vitrification, consistant à rendre les déchets définitivement inertes in situ, et leur évacuation intégrale vers des fours d’incinération. Les pressions ont contraint la BCI à opter pour l’excavation.

L’opération est délicate, faute de connaissance suffisante du contenu. A l’instar de Kölliken (AG), où une décharge est actuellement assainie en milieu bâti, il a été choisi de construire une gigantesque halle d’excavation.

Elle repose sur 118 piliers en béton enfoncés jusqu’à dix mètres de profondeur, en bordure de la décharge. Les piliers et les murs latéraux soutiennent neuf arcs en acier de 150 mètres de portée, 40 mètres de haut et 150 tonnes chacun. Tel un pont suspendu, le toit de la halle d’excavation est accroché au squelette d’acier. Il couvre plus de la moitié de la décharge. En 2012, tiré par des vérins hydrauliques, il coulissera sur une distance de 80 mètres, sur la seconde moitié de la décharge à assainir.

L’intérieur de la gigantesque halle de 150 mètres sur 122 et ­10 de haut est légèrement dépressurisé et parfaitement hermétique. Sauf à devoir aller réparer les installations ou gérer des situations très spécifiques, cet espace classé «zone noire» ne sera pas fréquenté par les travailleurs. Tout y est automatisé.

Un grappin pour excaver les déchets

«Il n’y a que peu d’expérience pour l’assainissement de décharges industrielles aussi grandes», avouent les responsables du programme. Alors, sous les yeux critiques du Jura et des ONG, ils ont minutieusement préparé le procédé d’excavation.

Suspendu à un pont roulant arrimé au plafond, un grappin télécommandé sortira les déchets. Ces prochains jours, de manière expérimentale, «sans contrainte de quantité», précise le directeur de la BCI, Michael Fischer, il ira déposer ses prises dans des wagonnets de 20 m3, qui déverseront leur contenu dans des sas où les déchets seront neutralisés et stabilisés à la chaux éteinte et à la sciure, qui absorbera les éventuels liquides.

Les déchets passeront sur un tamis et, sans qu’ils aient été précisément identifiés ni triés, ils seront déposés dans des conteneurs spéciaux de 10 m3. Les conteneurs pleins seront décontaminés, sortis de la halle et resteront durant deux jours à ciel ouvert, afin de vérifier leur stabilité et leur aptitude à être transportés.

Durant les trois mois de la phase pilote, l’excavation quotidienne sera de quelques tonnes, pour arriver au rythme de croisière de 160 tonnes par jour. L’extraction des 114 000 tonnes prendra quatre ans.

Les conteneurs seront transportés par le rail. Un train par jour quittera Bonfol, via Porrentruy, Delémont et Bâle, direction l’Allemagne ou la Belgique et les fours industriels (voir infographie), où l’entier du contenu de la décharge sera incinéré à 1200 degrés.

Une cheminée de 42 mètres de haut

Le processus ne nécessite que la présence d’équipes de sept personnes sur le site. A raison de deux équipes par jour, cinq jours par semaine. Tout a été prévu pour faire face aux incidents, la halle est truffée de caméras et de buses capables de déverser de la mousse en cas d’incendie.

Samedi 13 mars, un exercice s’est déroulé sur le site de la décharge, confrontant les services d’intervention à une explosion suivie d’un incendie avec plusieurs personnes atteintes. «La protection de l’homme et de l’environnement est prioritaire», clament en chœur Michael Fischer et Rémi Luttenbacher, chef de projet à Bonfol.

Ils ont sué pour arrêter le bon plan de traitement de l’air vicié de la halle d’excavation. Ils avaient estimé suffisant un filtre à charbon actif, ils ont dû se résoudre, sous la pression de Greenpeace, à incinérer la totalité des effluents gazeux de la halle, soit 75 000 mètres cubes d’air par heure, dans d’immenses cuves, à des températures supérieures à 800 degrés. L’air débarrassé de ses polluants retourne dans l’atmosphère par une cheminée de 42 mètres de haut.

Un standard Bonfol?

Les polémiques se sont désormais tues pour permettre le nettoyage de la décharge et, comme le souhaite le maire de Bonfol (moins de 700 habitants aujourd’hui), Jean-Denis Henzelin, «tourner la page de l’argile».

Le débat n’est pourtant pas clos. Pour autant qu’il soit couronné de succès, le programme, qualifié d’exemplaire, de Bonfol constituera-t-il un standard pour l’assainissement d’autres décharges industrielles? Michael Fischer formule une réponse prudente: «L’expérience acquise tout au long de ce projet pourra servir dans d’autres assainissements. Cependant, chaque site contaminé a ses spécificités et les méthodes doivent être adaptées. Le programme de Bonfol ne pourra pas s’appliquer tel quel ailleurs, mais servir de référence.»

Autre question délicate: jusqu’en 2000, la décharge de Bonfol était considérée comme stabilisée, sans infiltration notoire de lixiviats dans le réseau hydrologique. Est-ce judicieux de consacrer 350 millions pour ce seul site? La planète s’en trouvera-t-elle plus «verte»? Michael Fischer encore: «L’assainissement élimine le risque que la décharge pouvait représenter pour les générations futures. La planète n’en sera pas forcément beaucoup plus verte, mais la région de Bonfol sera plus sûre à long terme.»

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