Climat

La désobéissance civile au service du climat

L’heure est-elle venue de s’asseoir sur les lois pour sauver l’humanité? Pour le tout jeune mouvement Extinction Rebellion, seule une action forte contraindra les sociétés à changer

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Il faut pousser les tables pour accueillir tous les participants à cette séance d’information d’Extinction Rebellion (XR), ce mardi soir au Milan, près de la gare de Lausanne. Le café-restaurant met gracieusement son arrière-salle à disposition – «mais il faut consommer», précise la serveuse. Une quarantaine de personnes de tous âges se pressent, dont une petite majorité de femmes.

Il y a Solange, presque 80 ans, qui a assisté «de ses yeux» à l’extinction de certaines espèces d’oiseaux lorsqu’elle habitait sur l’île Maurice; Ivan, l’éducateur inquiet de la pollution de l’air et qui s’engage pour la première fois; André, web designer; Maurane, étudiante en droit. Une avocate, venue apporter ses compétences en droit pénal – «Ça pourra être utile, quand il y aura des arrestations.» Tous sont venus pour en savoir plus sur le mouvement né en Grande-Bretagne fin 2018, et qui a imposé le changement climatique comme un sujet prioritaire, notamment en bloquant spectaculairement la circulation pendant une semaine à Londres et quelques heures à La Défense, le quartier d’affaires de Paris.

A Lausanne, plusieurs dizaines de sympathisants bon enfant ont bloqué le pont Chauderon pour un petit-déjeuner festif et en musique, un matin de la mi-avril. Les médias sont venus et les photos étaient belles. «Le but n’est pas de faire des trucs cool», prévient cependant la conférencière, Aymone Kaenzig, psychomotricienne, qui confesse n’être que depuis deux mois membre d’XR. «On va devenir de plus en plus perturbants.» Jusqu’où? «Je n’ai pas su justifier auprès de mes amis qu’on pourrait bloquer un hôpital», dit un participant. «Si on ne le fait pas, il n’y aura plus du tout d’hôpitaux ensuite», répond un autre. «Légalité contre légitimité», dit un troisième. «Comme dit Greta» (pour Greta Thunberg, l’activiste suédoise). Ambiance…

Le terme de «désobéissance civile» a été forgé par l’essayiste américain Henry David Thoreau dans son essai du même nom, paru en 1849. Il désigne le refus assumé et public de se soumettre à une loi ou à un pouvoir jugé injuste, tout en faisant de ce refus une arme de combat pacifique. Dans la foulée d’Occupy Wall Street en 2011 et de Nuit Debout en 2016, bienvenue à Extinction Rebellion.

Le groupe a trois exigences: la reconnaissance de l’urgence climatique par les gouvernements, la réduction à zéro des émissions de carbone d’ici à 2025 («un effort comparable à celui fait pour la 2e Guerre Mondiale», explique la conférencière du Milan), et la mise en place d’assemblées démocratiques participatives, pour installer la transition écologique. La structure d’XR accompagne d’ailleurs ce désir de nouvelles formes d’organisation politique: un collectif au fonctionnement horizontal, sans leader. Tout est décentralisé et auto-organisé – ce qui protège les identités de chacun en cas de coup dur, et donne aussi plus d’agilité. Impossible donc de connaître le nombre précis de membres actifs. La quantité de sympathisants recensés sur Facebook est moins intéressante que sa progression: moins de 1000 début avril, ils étaient plus de 1400 pour l’ensemble de la Suisse début mai.

Une désobéissance inclusive

Le nombre ne fait d’ailleurs rien à l’affaire: XR reprend à son compte les conclusions d’Erica Chenoweth, la chercheuse de Harvard qui a compulsé les données de 323 conflits dans le monde entre 1900 et 2006 engageant au moins 1000 personnes. Pour elle, la non-violence parvient plus vite et plus efficacement à ses fins que la violence: «Il suffit que 3,5% de gens s’engagent durablement dans une société pour la faire bouger.» Cette théoricienne de la désobéissance civile reprend des exemples cités par Gene Sharp, l’activiste américain qui a beaucoup inspiré les Printemps arabes, en expliquant aussi que l’une des forces de la désobéissance non violente est que chacun peut y participer, quelle que soit sa condition physique – enfant, personne âgée ou handicapée – et quelle que soit sa position dans la société. Les désobéissants de XR se disent aussi très inspirés par les Freedom Riders, ces activistes américains qui testaient la fin de la ségrégation dans les bus inter-Etats dans les années 1960.

«La désobéissance civile en Suisse a une très longue histoire, rappelle l’historien Hans-Ulrich Jost. Il faut songer aux anabaptistes jurassiens qui refusaient de porter les armes et de prêter serment au Kulturkampf, à la naissance du service civil… Les déviances sociales qui contestent l’ordre établi sont structurelles, et se justifient par l’intérêt collectif. Ce qui a changé, ce sont les modes d’organisation. Avant il y avait une lente maturation politique de ces mouvements oppositionnels, qui diffusaient lentement, comme pour le GSsA [le Groupe pour une Suisse sans armée]. La communication de masse par les réseaux sociaux a changé la donne, l’organisation est bien plus rapide mais on aboutit à des groupes moins cohérents, avec peu de formation théorique.»

Formation sur le terrain

La formation pratique est au cœur de l’action de XR qui, pour imposer ses vues, doit durablement empêcher la Suisse propre en ordre de tourner en rond. Des week-ends d’apprentissage ont déjà été organisés à Lausanne et à Neuchâtel, d’autres sont prévus à Zurich et dans le Valais début juin, souvent assurés par des Français, plus aguerris, dont les «Désobéissants» de Xavier Renou, l’activiste historique qui se réjouit de l’ébullition actuelle: «On a planté des graines pendant douze ans, elles germent enfin!» Les Désobéissants sont déjà venus en Suisse pour des opérations autour des migrants, de la question palestinienne ou des multinationales: «Les logiques sont similaires.»

Des clowns activistes qui déstabilisent

Ces stages permettent de faire le point sur le prix de la désobéissance civile en termes de risques pour sa liberté, ses moyens financiers, sa réputation – que suis-je prêt à sacrifier? Personnes chargées de la logistique, des relations avec les autorités, des relations avec la presse, «anges gardiens» qui s’occupent du confort des militants pendant une opération: chacun peut trouver un rôle. Et rien d’improvisé: gérer les émotions de l’autre en face, empêcher qu’une situation ne dégénère, résister à une arrestation, à un interrogatoire, faire perdre leur temps et leur argent à ses adversaires pour, à terme, les faire changer: tout cela s’apprend. «On a aussi sur notre agenda suisse des formations de clown activiste. Sur une centrale nucléaire, il aide les ouvriers dans leur travail. C’est très désarmant», détaille encore Xavier Renou. «Toutes ces actions ne sont pas un plaisir en soi, analyse Salomon Bennour, Jurassien doctorant à l’Université de Neuchâtel, qui a participé à une formation du MAN, le Mouvement pour une alternative non violente. Mais j’ai l’impression de devoir les faire. Il faut sortir du paradigme de la responsabilité individuelle et faire pression partout et en même temps. La perspective d’avoir un casier judiciaire me fait clairement moins peur que ce qui arrive.»

Nécessaire renouvellement

«Cette génération qu’on disait apolitique montre qu’elle s’engage», reconnaît Mélinda Tschanz, secrétaire d’Attac Suisse qui, depuis sa création en 1999, a aussi souvent créé l’événement. «Tout ce que permet le système suisse en matière de référendum ou de votation demande du temps, de l’argent, des réseaux. XR veut aller vite. C’est positif, ils renouvellent les modes d’action, qui s’essoufflent au bout d’un moment quand les politiques ne font rien. Tous les grands changements, tous les acquis sociaux viennent de la résistance civile.» «Ou des grandes guerres», complète Hans-Ulrich Jost…

«L’offre politique n’est plus adaptée et il faut trouver des alternatives, analyse encore Divina Frau-Meigs, sociologue des médias à la Sorbonne. Il est difficile de mettre ces nouveaux désobéissants dans des cases, ils ne sont pas dans le dogme et échappent à la logique des partis, ils sont plus dans la disruption, demandent des comptes aux politiques et refusent toute récupération.» Résistant à la hiérarchie, au centralisme comme au libéralisme, les désobéissants s’engagent dans une démarche participative et solidaire très forte, qui les met en danger, pour nous sauver disent-ils. Les Suisses sont prévenus.

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