Rien ne va plus au sein de la police genevoise. En annonçant qu'il ne voulait pas être confirmé à son poste de chef en octobre prochain et ce pour des raisons de santé, Urs Rechsteiner a ouvert la voie aux spéculations. D'aucuns pensent que la maladie n'est qu'un prétexte, ou plutôt un révélateur du malaise qui règne au sommet de la hiérarchie. Pour la conseillère d'Etat Micheline Spoerri, la nouvelle tombe au plus mal à quelques jours des primaires du Parti libéral. Cette valse permanente à la tête de l'institution inspire à tous une question simple. Combien de temps peut-on occuper un poste sensible sous la houlette de cette magistrate au caractère bien particulier? Au sein de la «grande maison», les langues se délient pour expliquer les dessous de ce divorce. Les propos ne sont pas toujours tendres, ni pour la présidente, ni pour le chef. Ambiance.

Les mots de la discorde

De Gérard Ramseyer, on disait volontiers qu'il protégeait trop ses troupes. De Micheline Spoerri, on dit plutôt qu'elle les lâche au moindre pépin. La démission de l'ancien chef de la police Christian Coquoz – après l'épisode de la balle marquante de Cornavin – avait constitué le premier exemple éclatant de ce repli politique face à la crise. Dans le cas d'Urs Rechsteiner, les choses se passent de manière plus feutrée. Depuis le début de l'année, tous les observateurs ont remarqué une certaine tension. Alors que ses troupes manifestaient en Vieille Ville, Urs Rechsteiner déclarait dans nos colonnes que «le rappel à l'ordre, ce n'était pas le style de la maison». Il n'a pas fallu longtemps pour que la magistrate réplique par voie de presse en se disant «un peu déçue» de ne pas voir ce chef mieux tenir ses hommes. Ce dernier se trouvait alors sur son lit d'hôpital.

Un rythme infernal

Ces petites phrases auraient sans doute été vite oubliées si le problème n'était pas plus profond. Nombre de fonctionnaires qui travaillent au sein du Département de justice, police et sécurité (DJPS) relèvent «une dynamique de travail infernale». Micheline Spoerri est dépeinte comme une présidente imprévisible, aux humeurs changeantes. Certains évoquent même des séances où les grands discours alternent avec les larmes. «La magistrate peut appeler à tout moment, de jour comme de nuit, sur n'importe quel sujet, elle exige des garanties et exerce des pressions constantes alors que les choix politiques sont encore peu clairs», dit ce collaborateur. Un autre ajoute: «Il n'y a pas de climat de confiance. C'est toujours la faute des autres.»

Un homme de l'ombre

Face à cette sorte de désordre, le mode de fonctionnement très rigide d'un Urs Rechsteiner ne pouvait à terme que provoquer quelque mésentente. Pour ceux qui le connaissent de longue date, il est homme qui préfère tirer les ficelles sans prendre de coups. Redoutable face à ses interlocuteurs, il sait séduire en disant ce que les gens veulent entendre. Mais il est par contre très difficile de savoir ce qu'il pense. Le chef n'aime pas se mettre en avant et déteste les conflits. C'est sans doute pour cela qu'il a été profondément touché par le boycott de son rapport annuel. L'échec ne fait pas partie de son vocabulaire. A tel point qu'il avait préféré à l'époque ne pas se porter candidat et attendre que Micheline Spoerri vienne le chercher.

Présenté un peu comme le sauveur d'une institution en dérive, il aurait d'autant plus mal supporté les critiques alors que bavures et mécontentement se sont succédé de plus belle. Enfin, hospitalisé durant les phases décisives des dernières négociations salariales, son absence n'a pas été considérée comme un handicap. Au contraire. Une des personnes présentes autour de la table assure même que cela a certainement facilité le dialogue avec l'incontournable Jean-Marc Widmer, président du syndicat de la gendarmerie.

L'ambiance se détériore

Au-delà des humeurs et des susceptibilités, chacun constate que les choses vont au plus mal. Un flottement général dont on attribue principalement les causes à la gestion chaotique du politique mais aussi à l'incapacité de réformer en profondeur les structures. «Rien ne va bouger, les problèmes actuels ne seront pas résolus et l'état d'esprit général de la police demeurera le même», disait un observateur lors de la nomination d'Urs Rechsteiner. Les faits lui ont donné raison. L'institution souffre toujours d'un grave problème d'encadrement et l'on parle volontiers de favoritisme. Les mauvaises langues disent d'ailleurs: «Le bon profil pour entrer dans la direction, c'est d'être franc-maçon ou d'avoir des antécédents disciplinaires. Les deux, c'est encore mieux.»

Promotion étonnante

Toujours exagérées, les petites phrases de ce type ne sont toutefois jamais gratuites. On se rappelle que le nouveau chef de la police judiciaire avait été nommé malgré le blâme venu sanctionner des chants nazis lors d'une soirée de bureau. Enfin, le 3 mars dernier, sur proposition de la hiérarchie, le Conseil d'Etat a nommé au grade de chef de groupe l'inspecteur qui avait été condamné en juillet 2003 à 8 mois de prison avec sursis pour avoir tué et blessé deux fuyards aux Tranchées. La promotion à ce poste d'encadrement se fait sur postulation en fonction du mérite et des autres qualités du policier. Autant dire qu'un jugement pénal n'a pas grand effet sur les suites d'une carrière. «On ne sait rien des sanctions disciplinaires ou du suivi des affaires pénales, c'est révélateur du corporatisme qui prévaut», relève un juge.

Qui voudrait aujourd'hui de ce fauteuil inconfortable, voire de ce siège éjectable? Une candidature spontanée est déjà parvenue au département. Signe que la fonction attire toujours. C'est pourtant l'inquiétude qui domine encore au sein de la maison. «C'est reparti pour une longue période floue où le chef n'est plus vraiment le chef. Le fait qu'Urs Rechsteiner veuille rester à un poste de direction pourrait encore compliquer les choses», conclut ce gradé.