Le séjour du dalaï-lama à Zurich, du 2 au 12 août, se fera sous des auspices particuliers. Pascal Couchepin le rencontrera le 4 à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), comme chef spirituel et non comme chef d'Etat. Pour ne pas froisser les Chinois, qui ont d'ailleurs déjà clairement sommé les autorités zurichoises de ne pas recevoir Tenzin Gyatso en grande pompe: hasard ou non, le maire Elmar Ledergerber, qui se réjouissait de l'accueillir, sera finalement «en vacances» durant cette période. Mais surtout: le dalaï-lama, qui connaît bien la Suisse, arrive alors que cinq émissaires tibétains et responsables chinois se sont rencontrés les 30 juin et 1er juillet derniers à Berne, dans les murs de l'ambassade de Chine. Le dalaï-lama s'est dit «très satisfait» de cette rencontre, censée «approfondir le contact». Le Département d'Etat américain l'a également saluée.

Cette rencontre est la première du genre hors de Chine. Trois réunions, visant à lancer les discussions sur un possible retour des exilés tibétains et sur la question de l'autonomie du Tibet, ont eu lieu précédemment, mais à Pékin ou New Delhi. Elles ont repris en 2002, après une interruption en 1993.

A défaut de vouloir mener une véritable médiation entre Tibétains et Chinois, la diplomatie suisse, toujours disposée à proposer ses bons offices, paraît en coulisses se préparer à jouer un rôle plus important pour rapprocher les deux parties. Le choix de cette quatrième rencontre à Berne, en terrain neutre, ne serait pas innocent. A moins que Pékin n'ait orchestré une «opération séduction»: peu de jours avant la rencontre, le 28 juin très exactement, une plainte pour génocide et crime contre l'humanité a été déposée à Madrid contre plusieurs dirigeants chinois. Autre «hasard» du calendrier: Joseph Deiss effectue actuellement un voyage officiel en Chine, à fort accent économique.

Le choix de Berne satisfait en tout cas le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Informé de la tenue de la rencontre avant le jour J, le DFAE s'empresse en revanche de préciser qu'il n'en est pas l'organisateur. «Nous ne pouvons que nous réjouir qu'une telle rencontre ait eu lieu à Berne. Nous y voyons un signe de confiance des deux parties envers la Suisse», commente le porte-parole, Jean-Philippe Jeannerat.

Pascal Couchepin rencontrera le chef spirituel bouddhiste, en sa qualité de ministre de l'Intérieur, en charge notamment des questions religieuses. Que Samuel Schmid se déplace comme président de la Confédération aurait donné un signal politique trop fort, a jugé le Conseil fédéral. Pascal Couchepin a d'ailleurs effectué un voyage de trois jours au Tibet en octobre 2004, avant de se rendre à Shanghai et à Pékin – non sans provoquer quelques grincements de dents – et apparaît dès lors comme la personne toute désignée pour rencontrer le chef spirituel.

Selon nos informations, ce choix «logique» ne s'est toutefois pas fait facilement. Le 12 mai 2004, le Conseil fédéral répond très prudemment à une interpellation de Pia Hollenstein (Verts/SG). «Dans le cas d'une demande émanant du dalaï-lama exprimant le vœu d'être reçu lors de son prochain séjour en Suisse, le Conseil fédéral chargera le Département des affaires étrangères de prendre les dispositions nécessaires pour l'accueillir officiellement en sa qualité de chef spirituel», souligne le gouvernement. Depuis, la demande a été faite et il aura fallu plusieurs discussions, lors de deux séances gouvernementales en tout cas, pour que le choix se porte finalement sur Pascal Couchepin. Car Samuel Schmid n'était pas entièrement opposé à l'idée de rencontrer le chef des Tibétains. Quant à Micheline Calmy-Rey, elle s'était, fin février, trop rapidement dite prête à accueillir le chef spirituel, pour finalement devoir corriger le tir en invoquant un «problème d'agenda».

«L'essentiel est qu'un membre du gouvernement, peu importe lequel, fasse le déplacement», commente Mario Fehr (PS/ZH), président du groupe parlementaire pour le Tibet. Pour lui, la Suisse devrait réitérer ses bons offices ou du moins se profiler davantage sur cet épineux dossier. «Mais, pour jouer un rôle de médiateur, il faudrait que les Chinois soient d'accord, ce qui n'a jamais été le cas jusqu'à présent. J'espère que Pascal Couchepin demandera au moins au dalaï-lama comment la Suisse pourrait intercéder en sa faveur auprès des Chinois. Nous devons être plus actifs, ne serait-ce que parce que nous abritons la plus grande communauté tibétaine d'Europe.» Et de rappeler que la Suisse mène depuis 1991 un dialogue très franc sur les droits de l'homme avec la Chine. La Suisse a dans ce cadre contribué à la libération de prisonniers politiques tibétains.

Même analyse, quoique plus timorée, d'Erwin Jutzet (PS/FR), chef de la Commission de politique extérieure (CPE) du National: «La Suisse doit offrir ses services, ne serait-ce que pour proposer d'abriter de nouvelles rencontres.» Jacques-Simon Eggly (PLS/GE), également membre de la CPE, est plus nuancé: «Je ne pense pas que la Suisse puisse et doive faire plus. Comment vouloir jouer un rôle de médiateur ou de facilitateur alors que les deux parties ne peuvent être mises sur un pied d'égalité?» Il espère toutefois que Pascal Couchepin profitera de l'occasion pour délivrer un «message» à la communauté tibétaine.