On ne dénombre plus les augures qui ont prédit son essoufflement d’abord. Puis sa lente agonie et enfin sa mort. Phénomène politique de la dernière décennie à Genève, le Mouvement citoyens genevois (MCG) ne compte plus sur celui qui l’a enfanté, Eric Stauffer. Depuis le 29 avril, date à laquelle l’assemblée générale du parti a chassé son leader historique, la formation contestataire assure à qui veut l’entendre que tout va bien. Mieux, qu’elle accueille de nouveaux membres depuis que le «tyrannique» député a quitté ses rangs. Mais est-ce le cas? Le parti à la structure pyramidale va-t-il survivre sans son leader historique? L’amer président d’honneur va-t-il créer une nouvelle structure politique comme il l’a promis? Retour radiographié dans les coulisses du MCG à moins de deux ans des prochaines élections cantonales.

L’ascension

Fondé en 2005 sur une poignée de mains entre Eric Stauffer et l’homme d’affaires Georges Letellier qui injecte les 100 000 premiers francs dans les rouages de la machine contestataire, le MCG s’offre neuf sièges au parlement, quatre mois seulement après sa constitution. Un exploit pour un groupuscule – à peine une trentaine de membres – créé ex nihilo. Profitant du charisme de son leader et capitalisant sur la colère de cette frange de la population qui peine à se loger à un prix décent, peste contre des routes engorgées ou cherche une cause à son malheur, le petit MCG devient grand. La formation offre finalement la parfaite poupée vaudoue à sa colère: les frontaliers. La formule paie comptant. Quatre ans plus tard, le parti envahit le Grand Conseil avec 17 députés, partageant avec les Verts le titre de deuxième force politique du législatif.

A l’époque, les piètres prophètes assurent déjà que le MCG a atteint son plafond de verre. La prophétie échoue, le parti remporte trois sièges supplémentaires et dispose désormais d’un cinquième du Grand Conseil en 2013, de quoi transformer le «parti des gueux» en ami utile. Mieux encore, il s’offre un siège au gouvernement en plaçant le plus modéré des siens au Conseil d’Etat: Mauro Poggia. Mais la mécanique populiste – encore soumise aux soubresauts hormonaux liés à son statut d’adolescent – sait qu’elle ne survivra pas sans occuper le terreau des communes genevoises ni sans assurer la relève. «Après avoir critiqué le pouvoir, il s’agit de le prendre», assène alors Eric Stauffer, convaincu que la contestation, seule, finit toujours par s’essouffler. En 2015, les élections municipales sonnent le glas de la fulgurante progression du MCG. En cause, une campagne ratée à Onex, fief d’Eric Stauffer. La polémique suscitée par ses affiches «Zéro frontalier» sonne la fin de la récréation. Pour la première fois de son histoire, l’enfant qu’il a mis au monde ne grandit pas. De rose qu’il était, le destin d’Eric Stauffer bascule dans la tragédie.

La chute

Le vent tourne un 29 avril 2016. Réuni en assemblée générale, le parti lui refuse sa présidence. A 22h26 ce vendredi soir, la première place lui échappe par 58 voix contre 59. Le MCG a un nouveau visage à offrir, plus affable en surface mais à l’ADN résolument MCG: la conseillère municipale verniolane Ana Roch. Dans la foulée, cette soirée-là, le fidèle compagnon d’Eric Stauffer et ancien président du Conseil municipal de la Ville de Genève, Carlos Medeiros, confie son amertume sur Facebook: «Le MCG est mort.»

Dans le camp des perdants, on accuse la partie adverse d’avoir organisé un «putsch», on pointe du doigt les «traîtres», les «petits comploteurs» et les «Judas» et l’on hurle à l’élection «pipée». Blessé, meurtri, trahi ou vexé – cela reste à être déterminé –, Eric Stauffer jette l’éponge et supprime son profil Facebook. Au revoir le MCG, au revoir le Grand Conseil («Il n’est pas question que je siège en indépendant»), au revoir le conseil d’administration de l’aéroport de Genève, clame l’ancien maire d’Onex. Fermez le rideau, éteignez les lumières.

Six mois plus tard, Eric Stauffer est encore là, toujours assoiffé de lumière. Il avait annoncé son retrait progressif de la vie politique, il occupe toujours un fauteuil d’indépendant au Parlement. Le conseil d’administration de l’aéroport? Il y siège encore. Le MCG? Il promet de fonder un nouveau parti – le Parti Genevois – «durant le premier trimestre 2017» avec pour programme politique celui… du MCG. «Oui mais tel que je l’ai créé», rétorque l’ancien président qui reproche à son ex-parti de s’être mû en «porte-parole des syndicats de la fonction publique» et d’avoir un cœur un peu trop à gauche. Et pourtant, il y a encore quelques semaines, Eric Stauffer tentait un «ultime retour», implorant son ministre Mauro Poggia de le soutenir dans sa démarche de réintégration. Une demande que le conseiller d’Etat a balayée d’un revers de main cinglant. «Je ne suis absolument pas convaincu que mes chances augmenteront avec ta présence, et le contraire est tout à fait possible», lui fait savoir l’édile par écrit.

Le déclin?

«Rien, je ne regrette rien» résume peu ou prou l’état d’esprit actuel d’Eric Stauffer. S’il reconnaît avoir maltraité ses congénères députés, c’est parce que «certains n’étaient pas capables d’aligner une phrase ou d’avancer des arguments percutants». S’il a souhaité reprendre la présidence, ce n’est pas par désir d’exister mais pour sauver son parti d’un naufrage annoncé aux prochaines élections cantonales au printemps 2018. Il en est convaincu, le MCG a besoin de «leader», sans quoi le mouvement est condamné, dit-il, à connaître le même sort que son petit frère, l’UDC. A savoir, demeurer «un parti qui végète».

Aujourd’hui, l’intéressé assure qu’il disposera des soutiens financiers nécessaires pour constituer son propre parti. Impossible de le vérifier. Faut-il encore disposer d’une équipe et d’électeurs. «Une bonne moitié des sympathisants va me suivre, pronostique-t-il. Il existe encore un électorat qui se reconnaît dans ma ligne politique.» Reste que cet électorat n’est pas extensible, et le risque que son parti et le MCG se heurtent au couperet du quorum n’est pas à exclure. «Oui mais les gens préféreront toujours l’original à la copie.»

Pour sa présidente, la menace Stauffer reste faible. «Contrairement à ce qu’affirme Eric Stauffer, nous ne sommes pas divisés et avons même retrouvé de la sérénité au sein de notre formation», assure Ana Roch. Et pour l’attester, la cheffe d’entreprise brandit les dizaines de projets de loi que ses députés ont rédigés pendant l’été. «Nous avons retrouvé un fonctionnement démocratique où chacun a le droit à la parole. Et puis à ceux qui prédisent notre déclin, je rappellerai que le MCG a remporté la votation sur le plafonnement des déductions fiscales liées aux frais de déplacement. Et nous étions seuls à faire campagne.» Eric Stauffer, lui, persifle: «L’auto-congratulation a ses limites. Le réveil sera difficile.»


«Les partis populistes peuvent survivre sans leur leader historique»

Professeur titulaire en Science politique à l’Université de Lausanne, Oscar Mazzoleni vient de coordonner un ouvrage sur les partis de la droite populiste en Europe*. Il estime que l’importance des leaders historiques au sein de leur parti doit être relativisée. Les thèmes qu’ils dénoncent sont plus importants que les visages qui les incarnent.

Le Temps: Les partis populistes survivent-ils à la disparition de leur leader?

Oscar Mazzoleni: Oui, pour autant que l’organisation de ces partis soit suffisamment rodée et que ces derniers aient créé les conditions-cadres pour s’assurer une relève. On croit souvent à tort que les partis populistes se résument à leur leader charismatique. C’est une erreur, qui pousse à sous-estimer leur capacité de mobilisation à long terme. Christoph Blocher a un rôle important mais pas incontournable au sein de l’UDC; la Lega tessinoise a survécu sans Giuliano Bignasca.

– Mais l’ombre de Christoph Blocher plane toujours au-dessus de l’UDC. En France, le FN a remplacé Jean-Marie par Marine…

– Dans les deux cas, la relève a été préparée avec soin, ce qui montre une volonté des leaders charismatiques de laisser les conditions pour un succès futur. Ce qui n’implique pas nécessairement que l’ancien leader disparaît d’un jour à l’autre. Il y a ensuite des cas où le travail est moins efficace et les conflits peuvent produire des scissions.

– Comme à Genève, où l’UDC et le MCG pourraient se retrouver face un MCG bis d’Eric Stauffer?

– Oui, tout à fait. Dans des partis peu structurés, peu rodés, où le leader a une maîtrise seulement partielle de l’organisation, les risques de voir surgir des fractures, une fois que ce même leader quitte sa fonction, augmentent. A Genève, ces logiques de fonctionnement semblent faire partie de l’héritage d’une certaine mouvance, si on se rappelle du cas de Vigilance, devenue le premier parti cantonal au milieu des années 1980, et disparu dans les années 1990.

– A vous entendre, la performance électorale d’un parti ne se mesure donc pas au charisme de  celui qui l’incarne?

– La principale force de nombre de partis de la droite populiste en Europe est d’avoir bâti un leadership à la fois individuel et collectif. Derrière eux, ils ont construit une machine électorale capable d’être à la fois percutante dans l’arène médiatique et sur le terrain, quelquefois avec un réseau militant très actif. En même temps, ces partis s’adaptent aux contraintes et aux opportunités de la compétition politique de leurs pays respectifs. Si les partis adversaires manquent de personnalités très fortes, comme en Suisse, il devient moins décisif pour eux d’en avoir une. D’autres facteurs, comme les ressources militantes ou économiques, peuvent suffire pour garantir des avancées.

– Les partis populistes doivent-ils craindre de perdre de l’influence lorsque leurs adversaires récupèrent leurs combats? On pense à un PLR dont le curseur politique se déplace vers la droite.

– Il n’y a pas une réponse univoque à cette question. Pourtant, dans le cas d’enjeux destinés à nourrir la polémique politique pour longtemps, les tentatives des partis traditionnels risquent d’échouer. Pensons aux questions migratoires, que les institutions suisses et européennes semblent loin d’être capables de maîtriser. La politisation des questions migratoires offre sans doute une opportunité plus grande aux partis qui ont construit leur identité ou idéologie sur ces thèmes et qui disposent de forts moyens de mobilisation.


* Understanding Populist Organisations, Londres, Palgrave-MacMillan