Le destin kafkaïen d’un détenu de La Pâquerette

Genève Le condamné croupit en haute sécurité depuis la fermeture de l’unitéde sociothérapie

Sa conditionnelle est refusée

Devant la justice

Son chemin prometteur vers la réinsertion s’est brutalement interrompu le 12 septembre 2013. Daniel, de son surnom de noceur invétéré, ancien pensionnaire de La Pâquerette, s’est longuement exprimé face aux juges genevois qui statuaient jeudi sur sa demande de libération conditionnelle. «La veille du drame, j’avais effectué une sortie accompagnée avec Adeline pour voir mon petit garçon. On s’entendait bien.»

La mort cruelle de la sociothérapeute a été pour lui aussi un choc. Ensuite, il y a eu les décisions politiques. Gel de toutes les sorties et puis fermeture dite provisoire de l’unité. Une surprise. «On nous avait dit que le centre allait continuer et tout a été fait pour maintenir les programmes malgré le déchaînement médiatique. Et puis, du jour au lendemain, on a été transféré. C’était surréaliste.» Pour cet architecte diplômé de l’EPFL, condamné à 8 ans pour des délits sexuels, et notamment pour l’agression d’une femme dans les toilettes de la Brasserie des Halles de l’Ile, c’est le retour à la case Champ-Dollon et l’abandon de toute perspective de progression dans l’exécution de sa sanction. Une situation kafkaïenne que décrira très bien son avocat, Me Nicola Meier. En face, le procureur Marco Rossier brille par son absence.

L’homme, âgé de 45 ans, a perdu de sa superbe. On comprend mieux quand il raconte les conditions de son retour dans cette aile de la prison. «Les autres détenus étaient ­remontés contre les résidents de La Pâquerette et les tenaient pour responsables du durcissement des congés. A cause d’une rumeur, on m’a aussi pris pour un pédophile. J’ai passé trois mois sans aller en promenade et sans prendre les repas avec les autres.»

N’en pouvant plus, Daniel a tenté sa chance et il s’est immédiatement fait agresser. Depuis lors, il est placé en régime de sécurité renforcée, se promène sur le toit grillagé et partage sa cellule avec le pédophile avec lequel il a été confondu. «On ne s’entend pas du tout mais j’essaie de faire de mon mieux.» Un peu plus de deux ans de sociothérapie lui auront appris à gérer le conflit et parvenir à cohabiter avec ce pénible détenu.

Daniel ronge son frein. Il repense aux neuf sorties accompagnées qui lui avaient permis de voir son fils et à l’ordinateur qui lui servait à réaliser deux projets, à distance carcérale, pour un bureau d’architectes. Il fait du sport pour se maintenir en forme, continue sa psychothérapie pour mieux cerner ses démons intérieurs et pour dépasser l’enfer d’une enfance marquée par l’abandon du père, un officiel congolais, et la brutalité d’une mère trop autoritaire. Il voit l’aumônier pour garder le cap et il attend surtout l’ouverture promise de l’unité à Curabilis pour reprendre le plan qui devait le mener, en février 2014 selon une première mouture, vers un régime de travail externe et vers la sexothérapie préconisée par l’expert. Mais rien ne vient et neuf mois passent.

Pour Daniel, les sorties sont toujours gelées. En juillet dernier, interpellé à ce propos, le Service d’application des peines et mesures (Sapem) estime être dans l’impossibilité pratique de prendre une décision sur ce sujet. Daniel étant placé à Champ-Dollon, son comportement ne peut pas être évalué. «Il n’y a même pas un refus contre lequel il pourrait recourir», s’indigne Me Meier.

Et puis le moment d’une possible libération conditionnelle arrive. Le préavis de la Commission d’évaluation de la dangerosité est négatif en raison de l’absence de projets concrets. Le procureur a fait savoir qu’il s’opposait lui aussi. L’avocat ne comprend pas.

Daniel a déjà une place de travail, il habitera auprès d’une famille, sa compagne l’attend mais préfère un retour par paliers. Moult thérapies et consultations post-carcérales sont organisées et il veut lui-même se soumettre à des contrôles pour ne pas rechuter dans l’alcool et la cocaïne.

«C’est un dossier en béton», insiste Me Meier tout en relevant l’évolution positive de Daniel malgré ce confinement en haute sécurité. Mais il en fallait visiblement encore plus pour convaincre le tribunal. La libération conditionnelle est refusée et le Sapem invité à mettre sur pied un plan avec une ouverture vers l’extérieur. Une invitation qui risque bien, craint la défense, de rester lettre morte.

«La veille du drame, j’avais effectué une sortie accompagnée avec Adeline pour voir mon petit garçon»