Regard

La détention dans tous ses états à Genève

Une politique résolument sécuritaire, qui n’a de surcroît pas les moyens de ses ambitions, finit-elle par favoriser la récidive? Les Etats généraux de la détention, organisés à Genève les 20 et 21 novembre derniers par le conseiller d’Etat Pierre Maudet sur fond de crise pénitentiaire aiguë, ont confirmé à quel point les effets pervers de l’enfermement sans espace et sans perspective sont préoccupants et difficiles à combattre dans le contexte actuel.

La prison de Champ-Dollon, avec un taux d’occupation de plus de 200%, constitue l’élément le plus visible du problème. Depuis deux ans, l’action concertée de la police et du parquet, visant la délinquance de rue et ses étrangers souvent inexpulsables, a fait grimper le nombre de détenus. Et pas seulement d’un peu. D’environ 600, ils sont passés à 800 et encore plus. Le pic alarmant de 903 (pour 386 places), atteint au mois d’août, a été suivi d’un fléchissement encore inexpliqué.

L’abandon de la directive dite Jornot, qui préconisait la prison pour les habitués du simple séjour illégal pincés dans les quartiers chauds, y est peut-être pour quelque chose. On peut aussi imaginer que les forces de l’ordre ont discrètement levé le pied sur le flagrant délit ou sur les opérations d’envergure et que les condamnés (par ordonnance du parquet) encore en vadrouille ne sont pas activement recherchés. Ou encore, selon l’hypothèse préférée mais moyennement convaincante du procureur général, que les interpellations ont baissé car les délinquants en puissance ont été soudainement dissuadés par tant de zèle déployé.

Quoi qu’il en soit, la situation reste intenable dans la prison la plus bondée du pays où se côtoient détenus en préventive et en exécution de peine (désormais en majorité) dans des conditions dont le Tribunal fédéral a déjà dit tout le mal qu’il faut en penser. Des conditions qui favorisent certainement plus la révolte que la prise de conscience. On pourra se battre longtemps sur les chiffres et leur interprétation. Une chose est sûre. Le canton de Genève est champion suisse de la détention provisoire et de la courte peine de prison ferme (de 1 à 6 mois), le plus souvent prononcée par les procureurs de permanence qui traitent les «prises» de la police.

Le profil de cette population carcérale – jeune, migrante, itinérante, pauvre et souvent en situation irrégulière – dissuade toute recherche de solutions alternatives à la peine de prison. Bracelet électronique et travail d’intérêt général (TIG) sont des formes de sanction déjà peu prisées par l’autorité et parfois par le condamné lui-même, compliquées à mettre en place et soumises à des conditions difficiles à remplir pour ce type de détenus. Leur usage, à dose homéopathique, est réservé à des situations assez particulières.

L’idée d’élargir le spectre des personnes concernées par ces autres peines et donc d’assouplir le cadre a émergé lors de ces Etats généraux. Il a déjà existé des cas de TIG pour des personnes sans statut légal qui ne pouvaient être expulsées, a souligné un professionnel de la probation. Il faudrait encore que ce service ait les moyens d’évaluer qui ferait un bon candidat, et que le regard porté sur ces sanctions tout comme sur le parcours, par exemple, du récidiviste catalogué étranger, ininsérable et miséreux, s’affine. Ce n’est pas gagné.

Un autre sujet brûlant s’est invité dans les réflexions. Il concerne bien sûr l’évaluation du risque de récidive chez les délinquants lourdement condamnés (un cercle désormais bien plus large que le club des grands prédateurs) dont le retour progressif à la vie en société se trouve de plus en plus compromis en raison des peurs collectives ravivées par les drames récents, d’un climat de suspicion où rien n’est pardonné, de l’extrême prudence du politique, du degré infime de doute encore toléré par l’autorité, de difficultés prédictives, de méthodes d’expertise qui ont plutôt tendance à surévaluer le danger, et bien sûr, de l’absence de structures adéquates permettant des étapes de sorties mieux encadrées.

Sur ce thème, qui aurait assurément mérité un colloque à lui tout seul, peu de réponses si ce n’est l’importation de quelque outil criminologique d’outre-Sarine dont le bilan reste à faire et une meilleure coordination entre les divers intervenants – du médical, du social et de la prison – tout en respectant leurs rôles respectifs. Ce n’est pas gagné non plus. Enfin, la réaffirmation que cette situation est elle-même inductrice de récidive pour ceux qui quitteront l’univers carcéral sans y avoir été préparés. La récente libération conditionnelle accordée en appel à un délinquant sexuel qui n’a pas pu bénéficier du palier de la semi-liberté est un exemple des paradoxes générés par le blocage sécuritaire.

Face à toutes ces questions laissées ouvertes, Pierre Maudet, dans son mot de conclusion, a avoué un peu d’angoisse. C’est bien compréhensible. La proposition, certes originale et défendue avec conviction par la pasionaria des liens avec les proches, d’installer des parloirs internet via Skype – on souhaite bien du plaisir à la direction de Champ-Dollon pour organiser cela en plus de tout le reste – ne pourra toutefois pas faire oublier l’impasse du nombre et de la pression dans laquelle se trouve empêtré le monde pénitentiaire genevois.