Plus de deux ans après le drame vécu par un jeune détenu brésilien à la prison genevoise de Champ-Dollon, la juge d'instruction Christine Junod a rendu sa décision. Le gardien mis en cause par Felipe Lourenço, devenu tétraplégique lors de son incarcération, ne sera pas inculpé. L'ordonnance, transmise lundi par la juge et qui annonce la communication du dossier au procureur général, se fonde principalement sur l'avis des experts pour conclure qu'il n'existe pas de charges suffisantes à l'encontre du gardien.

Des versions opposées

Le 7 juin 1998, Felipe Lourenço, 25 ans, revenu à Genève par amour pour une Carougeoise et ce malgré une expulsion, suspecté d'avoir commandé une carte de crédit sous un faux nom, se retrouvait derrière les barreaux. Son dramatique destin s'est scellé le jour même alors qu'il regagnait une cellule d'attente accompagné d'un gardien. A partir de ce moment, deux versions s'opposent: celle du Brésilien qui dit avoir résisté à son enfermement avant d'être violemment projeté contre un mur et celle du gardien qui assure que le détenu s'est lui-même fracassé le crâne après une course dans le couloir.

Pour les trois spécialistes en neurochirurgie et en orthopédie mandatés par la juge, le récit du gardien semble plus vraisemblable que celui du blessé au regard des lésions constatées, à la position du crâne au moment de l'impact et à la vitesse nécessaire à ce choc. Pour infliger un tel traumatisme, le gardien aurait dû soulever l'intéressé du sol et le projeter d'une certaine manière qui n'est pas celle décrite par le blessé. Peut-être a-t-il bien été plaqué contre un mur mais la relation causale entre cet événement et les lésions subies n'est pas démontrée.

L'automutilation reste donc l'hypothèse la plus vraisemblable sans qu'aucune certitude ne puisse être avancée, conclut le rapport. Enfin, les experts notent que le Brésilien souffre d'une affection rare, un rétrécissement du canal médullaire, qui rend ses vertèbres cervicales plus vulnérables. L'expertise, mais aussi le parcours professionnel sans tache et la personnalité du gardien ont pesé dans la décision de ne pas l'inculper de lésions corporelles graves par négligence, comme le demandait Felipe Lourenço. Il reste à ce dernier une voie de recours pour s'opposer à l'ordonnance du juge. Son avocat n'était pas atteignable lundi pour faire part de son intention.

Cette décision soulagera sans aucun doute le principal intéressé, mais aussi les responsables des Services pénitentiaires qui n'ont jamais douté de la version du gardien. Aucune procédure administrative n'a été ordonnée et ce dernier a été maintenu dans ses fonctions.

Des carences

L'affaire a enfin révélé des carences au niveau de la prise en charge au moment du drame: lenteurs des soins prodigués au blessé, erreur de diagnostic du médecin qui avait conclu à une dépression et un état de paralysie nerveuse, manipulations lors du transport à l'hôpital qui n'est intervenu que trois heures après le choc. Autant de problèmes relevés par la juge dans son ordonnance. Sans conséquences pénales toutefois, les experts ayant estimé que ces erreurs n'ont pas eu d'incidence sur l'irréversibilité des lésions.