Vaud

Le détenu maudit de Bochuz

Enquête sur l’histoire carcérale de Skander Vogt et l’engrenage infernal qui a abouti à sa mort dans sa cellule de la prison de Bochuz

«Profite bien de la vie.» C’est ainsi que Skander Vogt avait pour habitude de clore ses conversations téléphoniques avec son avocat. Dans la bouche de celui qui traînait son ­mètre 87 depuis plus de dix ans dans les quartiers de haute sécurité du pays, cette phrase prenait un sens particulier. Pour lui, l’existence s’est brutalement arrêtée le 11 mars dernier dans une cellule enfumée de la prison de Bochuz. Gardiens et secouristes ont assisté à l’agonie de ce détenu sans pouvoir ou sans oser intervenir avant qu’il ne soit finalement trop tard.

Ce drame a entraîné l’ouverture d’une information pénale, d’une enquête administrative et poussé les autorités policières et politiques vaudoises à présenter de plates excuses pour le mépris affiché par certains agents lors de l’intervention. Les résultats de ces investigations permettront de savoir ce qui s’est vraiment passé et peut-être de dégager des responsabilités. Au-delà des circonstances précises du décès, c’est toute l’histoire personnelle et carcérale de Skander Vogt qui explique l’engrenage infernal ayant abouti à cette mort absurde.

Les injustices de l’enfance

Un immense désert affectif. C’est ainsi que commence l’existence du petit Skander, né le 6 mars 1980 à Tunis. Sa mère décède alors qu’il n’a que 3 ans. Son père, un Suisse, revient au pays et rompt tout contact avec lui. Le garçon et sa sœur aînée sont pris en charge par leur grand-mère tunisienne mais celle-ci meurt aussi quatre ans plus tard.

Placé chez une tante maternelle peu concernée, Skander entame une scolarité chaotique, se bagarre et fait l’école buissonnière. Prétextant un déménagement, la tante se débarrasse de ces deux enfants en les envoyant en Suisse où ils sont pris en charge – les traces du père s’étant perdues en route – par le Service de protection de la jeunesse vaudois en juillet 1995. Famille d’accueil, foyers divers, l’adolescent se forge vite une réputation d’insupportable. Et même pire.

Les premiers ennuis

A 16 ans, il est condamné une toute première fois à 10 jours de détention avec sursis pour des vols. Il remet ça l’année suivante en cambriolant des caves et en fumant du cannabis. Une première expertise psychiatrique est ordonnée par le Tribunal des mineurs. Skander Vogt est dépeint comme un antisocial qui peut devenir violent à la moindre frustration mais qui sait aussi se montrer attachant. Ses réactions démesurées sont interprétées comme des appels au secours. L’expert penche pour un placement en maison d’éducation.

Il va à Pramont et devient le cauchemar de ce centre pour jeunes ­délinquants. «Un gendarme devait aller le nourrir au sous-sol», se souvient André Vallotton, chef du Service pénitentiaire vaudois jusqu’en 2004. Après avoir fait une fugue et agressé un éducateur, il devient le premier mineur à intégrer la prison pour adultes du Bois-Mermet.

Libéré conditionnellement en mars 1998, Skander commet de nouvelles infractions cinq mois plus tard. Encore des vols mais aussi une agression au spray contre une vendeuse. Il passe près d’un an en préventive – où il tâte déjà de la sécurité renforcée à 19 ans – avant d’écoper d’une peine de 15 mois. Le second psychiatre – Jacques Gasser – qui s’est penché sur son cas n’exclut pas une récidive mais estime qu’il ne compromet pas gravement la sécurité publique. Il préconise un cadre de vie stabilisé qui permette à ce jeune homme d’entamer la formation qui lui fait cruellement défaut.

Une nuit de folie

Skander part habiter chez sa sœur. Trois mois de répit. Les événements qui l’enverront définitivement derrière les barreaux se produisent en novembre 1999. Par une sorte de nuit de folie – il a pris un stupéfiant indéterminé qui le rend psychotique – il monte dans un bus, gifle un passager qui porte l’uniforme militaire, donne encore deux coups au chauffeur qui veut le raisonner. Interpellé, la police décide d’envoyer cet étrange excité en psychiatrie à l’Hôpital de Cery.

Il quitte les lieux sans autorisation mais revient quelques jours plus tard pour l’entretien déjà agendé avec le docteur Bruno Gravier. Dans la salle d’attente, Skander gifle un médecin qui aurait eu le tort de le tutoyer, puis le poursuit dans le couloir et pointe sur lui un cran d’arrêt sorti de sa poche. Bruno Gravier le calme et le désarme. Il le fait aussi arrêter. S’estimant trahi, Skander n’aura plus jamais confiance en ce docteur qui s’avère être aussi le chef du service de médecine et de psychiatrie pénitentiaires du canton.

L’expertise fatale

On est le 23 novembre 1999. Skander est placé en détention préventive – 415 jours – avant son ultime procès. Les choses se passent mal. Il boute deux fois le feu à ses affaires. Transféré à Champ-Dollon, il est placé dix jours en cellule forte en raison – dit le rapport – de menaces envers les surveillants et d’un coup à un médecin. Au Bois-Mermet, il invective le directeur et bouscule un gardien qui veut le mettre au cachot.

Un troisième expert – le Genevois Gérard Niveau – est mandaté pour se prononcer sur la dangerosité de Skander suite à l’épisode de Cery. Aux yeux de ce psychiatre, Skander souffre d’un trouble grave de la personnalité dyssociale, il présente des décharges fréquentes d’agressivité et de violence, il se révèle indifférent vis-à-vis d’autrui et n’éprouve aucun remords à l’égard de ses victimes. Insensible aux normes sociales, il accuse volontiers les autres de mal se comporter mais ne se remet jamais en question. Le docteur Niveau préconise un internement afin de prévenir des actes aux conséquences potentiellement catastrophiques.

Fait assez rare pour être souligné dans le jugement rendu par le Tribunal correctionnel de Lausanne en date du 9 janvier 2001, l’expert a peur de venir confirmer son rapport et de s’exprimer devant l’accusé au procès. Il acceptera finalement de déposer et relativise un peu le sombre tableau. Skander serait en fait surtout dangereux sous l’influence de psychotropes. Cette nuance n’emporte pas la conviction du tribunal qui condamne Skander à 20 mois de prison et prononce son internement pour une durée indéterminée en raison du risque qu’il représente pour la société.

Le no man’s land

Skander entre dans ce tunnel sans fin qu’est l’internement. «Il souffre de ne pas avoir d’échéance précise», écrit Bruno Gravier dans un premier rapport adressé à la Commission interdisciplinaire consultative (CIC) chargée d’apprécier la dangerosité des détenus en cours d’exécution et d’aider l’autorité et les soignants à choisir un suivi adapté.

Dans le cas de Skander, ce suivi se transforme vite en casse-tête. «On a essayé beaucoup de choses pour le maintenir dans un circuit ordinaire mais il usait tout le monde et se mettait lui-même dans les pires situations», raconte André Vallotton. Ce dernier n’a pourtant pas baissé les bras. «On le changeait régulièrement de lieu en espérant que les années allaient estomper ses tendances antisociales.»

Tourisme carcéral

Entre janvier 2001 et décembre 2009, Skander est transféré à 23 reprises d’un pénitencier à un autre. Un record absolu. Lenzburg (Argovie), Thorberg (Berne), Pöschwies (Zurich), Bochuz, Bois-Mermet, La Croisée (Vaud), il fait régulièrement des allers-retours, le plus souvent placé en haute sécurité. Un régime spécial dont il aura souvent l’occasion de se plaindre. En février 2002, il prend lui-même la plume, avec son orthographe très approximative, pour contester cette sanction en forme d’isolement à la Cour de cassation pénale du canton. «J’ai réagi très violemment. C’est vrai que j’ai cassé une chaise et une télévision en cellule mais c’est aussi vrai que les dégâts ont été remboursés en grande partie par mon pécule. Je trouve cette décision disproportionnée.»

Ce recours est rejeté et sa libération conditionnelle de l’internement également refusée. Pourtant, en cette fin 2002, des signes positifs sont donnés. La commission de dangerosité relève «avec satisfaction» que Skander contrôle mieux ses impulsions violentes même si ses difficultés à accepter les règles restent élevées. Dans la foulée, le Tribunal cantonal écarte la demande d’une nouvelle expertise mais laisse la porte ouverte pour le cas où cette évolution favorable devait se confirmer. «Je lui ai conseillé d’avoir un comportement irréprochable et d’admettre un transfert à La Pâquerette», se souvient Jean Lob, son avocat de l’époque.

L’impossible introspection

La Pâquerette, c’est là où tous les intervenants dépassés aimeraient bien voir Skander aller. Ce centre de sociothérapie, situé dans la prison de Champ-Dollon, accueille justement les délinquants perturbés dont le caractère impulsif les conduit à passer rapidement à l’acte. Une population carcérale difficile, mal aimée, plongée dans cette zone grise qui n’est ni la normalité, ni la maladie mentale.

Le 3 août 2004, Skander, voulant sans doute vivre autre chose que l’isolement, est admis dans cette unité qui fonctionne sur le mode de la communauté thérapeutique. Il y passera seulement 1 mois, 3 semaines et 6 jours. Déjà placé dans une posture où il ne cultive plus que le combat, raccroché à son histoire faite de conflits, habité par un sentiment de persécution, imbibé par sa révolte, il supporte mal ce travail de profonde remise en question.

Le 23 février 2005, il fait une seconde tentative à La Pâquerette mais sabote rapidement ses chances de rester dans ce lieu ouvert et donc soumis à des règles strictes. Sanctionné pour d’incessantes provocations, il s’empare de deux couteaux dans la cuisine, les brandit en criant qu’il attend de pied ferme les gardiens de Champ-Dollon. La crise est désamorcée par le dialogue. Jamais il ne menace les personnes présentes. Toutefois, le point de non-retour est atteint et il doit à nouveau quitter le centre. Skander ne voudra plus y retourner.

L’engrenage infernal

A partir de là, les choses ne font qu’empirer. Les sanctions disciplinaires – six entre 2005 et 2007 – se multiplient. La commission de dangerosité estime que la sécurité renforcée est le seul régime adapté à son cas et cette mesure extrême est reconduite régulièrement. Le service médical de la prison n’arrive toujours pas à entrer en contact avec Skander et lui refuse le psychiatre externe qu’il réclame. L’impasse est telle que son avocate de l’époque parle, dans un courrier au juge d’application des peines, de «maltraitance institutionnelle».

En 2007, l’entrée en vigueur du nouveau droit des sanctions impose un réexamen de toutes les mesures d’internement. Sans surprise, le tribunal reconduit celle qui frappe Skander alors que les délits pour lesquels il a été condamné ne permettraient pas aujourd’hui un internement de sécurité. Cette décision est prise sans ordonner de nouvelle expertise malgré les sept ans qui se sont écoulés depuis le dernier avis psychiatrique. Les instances supérieures approuvent.

Cette impasse aggrave sa révolte. En mars 2008, le directeur de Bochuz, Sébastien Aeby, écrit à la cheffe de l’Office d’exécution des peines à l’occasion d’une énième reconduction de l’isolement cellulaire: «Il profère des menaces de mort, des insultes et refuse qu’on lui enlève les menottes aux pieds. Il ne respecte pas l’autorité et veut dicter sa propre loi.»

Seul contre tous

Dans cet univers carcéral résolument rigide, où l’on préfère éduquer par la manière forte plutôt qu’user de souplesse pour tenter une évolution, Skander s’abîme encore plus au fil des ans. Il développe une stratégie propre d’isolement. Il est seul contre le système. Un combat perdu d’avance. Ce dont il semble s’accommoder. «Je pense pour ma part que la liberté va au-delà du matériel et du physique. La liberté de penser et d’exprimer ses convictions sont beaucoup plus belles que toutes les richesses du monde», écrit-il ainsi en mai 2008 à l’une de ses correspondantes.

Tout est motif à sanction et à réaction de sa part. Il a parlé 58 minutes avec son avocat au lieu des 15 minutes prévues et lancé un «va chier» au gardien qui le sermonne, on lui suspend l’accès au téléphone. On repousse sans cesse ses soins dentaires car c’est trop compliqué à organiser, il monte sur le toit de la prison à l’occasion de sa promenade solitaire en guise de protestation. C’est le fameux épisode de juillet 2008 où il faut l’intervention d’une unité spéciale de la police pour le faire redescendre. La dernière décision ayant fait l’objet d’une contestation est celle de lui interdire de mettre des posters sur les murs de sa cellule.

L’ultime provocation

Quelques mois avant sa mort, Skander obtient enfin gain de cause sur un point. Le juge chargé d’examiner à intervalle régulier l’éventualité d’une libération conditionnelle ordonne une nouvelle expertise psychiatrique. Non sans tenir audience au siège de la police cantonale – sécurité encore oblige – plutôt qu’à son bureau. Et ce malgré la présence du détachement d’intervention qui entoure le détenu à chacune de ses sorties.

Skander ne verra jamais l’expert dont il a longtemps négocié le choix. Il est mort avant de s’entretenir avec le docteur Philippe Vuille, de Neuchâtel, auquel il aurait pu montrer son autre visage. «C’était une personne très attachante. A la naissance de mon fils, il a réussi à trouver un cadeau – un perroquet peint dans les ateliers de la prison – qu’il m’a fait remettre par un surveillant», relate Me Mattenberger.

Le 10 mars 2010, c’est l’ultime provocation. Il met le feu à son matelas. On l’a privé de radio. Lui qui aime tellement la musique et surtout le rap. A l’époque où il nourrissait encore des projets, Skander Vogt voulait devenir vendeur de disques. C’était avant que le piège carcéral ne se referme sur lui. Définitivement.

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