La perpétuité prendra vraisemblablement bientôt fin pour celui qu'on surnommait «l'étrangleur à la cravate». Le Tribunal administratif genevois a ordonné jeudi la libération conditionnelle de ce détenu longtemps considéré comme particulièrement dangereux. Les portes de la prison devraient s'ouvrir pour lui le 29 octobre prochain après vingt années d'enfermement. Le temps d'organiser un retour en Tunisie, sa terre natale, où l'attendent sa famille et un travail. «C'est une décision courageuse», relève Me Doris Leuenberger, qui s'est longtemps battue pour que l'autorité distingue autre chose en cet homme qu'une bête féroce. Retour sur un parcours criminel et les moyens, peut-être, d'en sortir.

Le 13 mars 1991, alors qu'il n'a que 29 ans, B. est condamné à la réclusion à vie par la Cour d'assises pour cinq assassinats, un délit manqué d'assassinat, sept brigandages aggravés, trois vols et une mise en danger de la vie d'autrui. A cette date, il a déjà passé huit ans en détention préventive dont une longue partie en régime d'isolement. Il compte également cinq évasions à son actif. Le sanglant palmarès du jeune homme commence en 1981, dans la Vieille-Ville de Genève, où il s'attaque à un homosexuel d'un certain âge, l'étrangle avant de le pendre avec sa cravate. Il fera deux autres victimes à Zurich.

Il achèvera sa «carrière» en 1987 par une cavale non moins meurtrière. Grâce à la complicité d'une jeune femme rencontrée à Champ-Dollon, il s'évade en sautant par-dessus les trois grillages. Le lendemain, le couple prend une jeune Bâloise en otage et l'extermine dans une forêt de Zurich. Puis, cherchant des passeports dans l'auberge de jeunesse de la ville, B. abat froidement le gardien et menace un pensionnaire. Jusqu'au jour d'aujourd'hui, l'assassinat de ce gardien est le seul crime admis par le Tunisien. C'est à Lugano que cette folie s'achève. Les jeunes gens sont arrêtés dans une chambre d'hôtel après un échange de coups de feu à travers la porte.

Comme le prévoit la loi, ce condamné à vie peut déposer une première demande de libération conditionnelle après avoir purgé 15 ans de sa peine. L'autorité doit, passé ce délai, accéder à une telle requête si le comportement du condamné a été bon et s'il est à prévoir qu'il se comportera bien en liberté. Les trois premières demandes de l'intéressé ont été rejetées. Dans un arrêt d'avril 2001, le Tribunal fédéral relève à son propos: «La dimension émotionnelle du vécu est sous-développée, ce qui rend son comportement véritablement imprévisible et laisse subsister un danger pour la société.» Les juges insistent enfin sur le caractère «durable» de ce trouble.

Me Doris Leuenberger ne se décourage pas. Le 29 septembre 2002, une nouvelle requête est déposée devant la Commission de libération. Dans cette demande, B. indique qu'il a pris conscience de ses actes et qu'il a mis tout en œuvre afin de préparer au mieux son retour en Tunisie où l'attend un travail chez son frère. Il a notamment suivi une formation en informatique et envisage de vivre avec sa nouvelle compagne. Le centre de sociothérapie de La Pâquerette, unité qui se trouve dans les murs de Champ-Dollon et qui prépare les délinquants dangereux à un retour dans la société, a émis un pronostic favorable en soulignant l'amélioration du comportement du condamné.

Le procureur général a émis un préavis négatif. Micheline Spoerri, présidente du Département de justice, police et sécurité, a relevé pour sa part que si la demande de libération devait être acceptée, ses services auraient besoin d'un délai de trois mois pour obtenir un laissez-passer, prévoir une escorte et organiser le retour en Tunisie. Face au quatrième refus de ladite commission, B. a saisi le Tribunal administratif qui lui a finalement donné raison. Avant de rendre l'arrêt, les juges ont souhaité obtenir un avis médical actualisé auprès du professeur Timothy Harding, médecin-chef de la division de médecine pénitentiaire. Selon l'attestation de ce dernier, B. est depuis son entrée à La Pâquerette, en décembre 2001, «beaucoup plus posé, capable d'écouter et de respecter autrui, même dans des situations conflictuelles». Le médecin relève une «maturation évidente» chez celui qui souhaite rentrer dans son pays, parle du vieillissement de sa mère et craint d'arriver trop tard pour la voir. Certes le professeur conclut qu'il reste sans doute «une fragilité et une vulnérabilité propre à de longues périodes de détention» et préconise une prise en charge après sa sortie. Un encadrement social a été mis en place en Tunisie par l'intermédiaire du service social international. Contrôle similaire à celui d'un service de probation.

Fort de ces avis, le Tribunal a estimé qu'il était temps de faire confiance à cet homme tout en soulignant qu'un risque de récidive ne peut de toute manière jamais être complètement exclu. De plus, ajoute la décision, il est aussi illusoire de vouloir exiger maintenant que l'intéressé admette les faits pour lesquels il a été condamné alors qu'il a toujours reconnu n'avoir tué qu'à une seule reprise. Dans trente jours, cette décision deviendra définitive si aucun recours n'est déposé.