«L’influence européenne en examen»: le titre du forum annuel des think tanks (laboratoires d’idées), organisé les 26 et 27 juin à Berlin par l’observatoire Notre Europe fondé par Jacques Delors et la Stiftung Wissenchaft und Politik (SWP) allemande, laissait présager des questions difficiles.

Gagné! En deux jours de débats, les chercheurs des quelque trente organisations représentées ont tous reconnu l’extraordinaire perte de crédibilité à laquelle l’UE est, selon eux, confrontée sur la scène internationale. Un résultat lié largement au travail de sape de la crise financière que l’éditorialiste américain Paul Krugman dénonçait encore le 3 juillet dans le New York Times sous le titre «La grande illusion de l’Europe».

L’une des personnalités invitées les plus critiques, note l’agence Europe, coorganisatrice de l’événement, a été le directeur général de l’organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ancien «sherpa» de Jacques Delors lorsque celui-ci présidait la Commission à Bruxelles (1985-1995). Pour ce dernier comme pour l’ancien Commissaire européen portugais Antonio Vitorino, désormais président de Notre Europe, l’érosion de la confiance dans l’UE frappée par la crise des dettes souveraines et de l’euro est «extraordinaire» et accrue par «les dérives intergouvernementales et la renationalisation des politiques étrangères» constatées, paradoxalement, depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne qui accoucha du nouveau Service européen d’action extérieure, le SEAE.

Les faits cités à l’appui de ce «déclinisme» que Bruxelles fait mine d’ignorer se résument à une phrase souvent entendue: l’Europe n’est plus vue comme partie à la solution, mais comme partie du problème, voire comme le problème au sein d’institutions telles que le G20, le FMI ou la Banque mondiale.

Plus préoccupant pour cette assemblée de chercheurs: l’idée souvent évoquée de remplacer les gouvernements européens par la Commission, pour diminuer le nombre de sièges qui leur est imparti et «unifier» leurs prises de position, ne séduit personne ou presque. L’exécutif communautaire reste perçu comme bureaucratique, frappé de plein fouet par la perte d’influence des institutions communautaires, confronté à l’émergence d’une «Europe à deux vitesses» qui promet de faire de la zone euro et de ses éventuelles institutions propres l’acteur majeur. «Personne n’imagine le séisme que représentera, à l’avenir, un noyau de pays européens davantage intégrés autour de la monnaie unique», nous expliquait cette semaine à Strasbourg l’eurodéputée libérale Française Sylvie Goulard. «Ce sera cela «le» séisme». Un changement tectonique indispensable selon Pascal Lamy: «Plus de coopération, plus de discipline, plus de solidarité, bref, quelque chose de plus fédéral est indispensable», a complété celui qui quittera l’OMC en 2013 et que beaucoup attendent à Bruxelles, après les élections européennes de juin 2014 et l’entrée en fonction consécutive d’une nouvelle Commission.

A cela s’ajoute un facteur de plus en plus frappant: la propension croissante au nombrilisme de l’Union européenne et de ses vingt-sept pays membres. Logique, dans une période de crise où la priorité des gouvernements est de trouver des solutions à leurs problèmes nationaux et de s’efforcer de dégager des pistes communes au sein de l’UE et de la zone euro. Mais problématique, tant la mondialisation de l’économie pèse à tous les échelons.

Le rejet, cette semaine, de l’accord international ACTA sur la lutte anti-contrefaçon par le Parlement européen fournit un bon exemple.

Sur le fond, le débat autour des risques encourus pour les libertés individuelles à force de réglementer la propriété intellectuelle est justifié. Mais qui a pris soin d’expliquer au préalable aux partenaires de l’UE que ce texte pourrait être mis en péril par un vote en plénière à Strasbourg? Quelle diplomatie préventive a-t-on mis en œuvre pour limiter les dégâts auprès des dix autres pays signataires (hors UE – la Suisse, quant à elle, avait reporté en mai dernier sa signature)? Autre exemple: le décalage patent entre l’intérêt commercial et industriel pour l’Asie, poumon économique du monde, et le traitement de celle-ci dans les médias des pays de l’UE. Une étude très intéressante de la fondation Asie-Europe de Singapour, tout juste publiée sous la direction de Sébastian Bersick, Ronan Lenihan et Martin Holland, s’attarde ainsi sur le manque de «profondeur» et de «centralité» des nouvelles asiatiques dans les médias en Allemagne, pays pourtant cité comme le plus ouvert aux défis «globaux». A lire en détail pour mieux évaluer les risques d’un «autisme européen»…

Dans ce contexte, la conclusion la plus novatrice a été celle d’Antonio Vitorino, de Notre Europe. Oubliée la remarque habituelle des dirigeants européens persuadés que le modèle d’intégration communautaire est envié par les pays émergents soucieux d’accoucher de marchés intégrés plus dynamiques. «La crise de la dette, a précisé l’ancien Commissaire portugais, doit amener l’Union à se montrer moins paternaliste et plus humble dans ses relations avec ses partenaires.» En ajoutant: «Les institutions ne remplaceront pas la volonté politique.» L’heure de l’examen de conscience, à la faveur des convulsions financières, approche à vitesse grand V.