Fribourg, montre-moi tes herbettes et je te dirai qui tu es. Telle pourrait être en substance la devise de deux biologistes fribourgeois, auteurs d'un ouvrage sur la flore de la capitale*. Christian Purro et Gregor Kozlowski se sont en effet plongés durant six ans dans l'univers végétal de la très minérale cité des Zaehringen. Et le fruit de leurs recherches – dans les herbiers existants et sur le terrain – est tout bonnement époustouflant. Christian Purro a notamment passé deux ans à arpenter les recoins de la ville pour le seul travail de recensement. Car s'agenouiller sur les pavés et y observer les plantes, c'est bien sûr découvrir une biodiversité méconnue, avec plus de 750 spécimens déterminés sur les 2000 que compte le canton. Bien plus. Découvrir la chélidoine, la vergerette annuelle ou la berce du Caucase, c'est aussi s'immerger dans l'histoire du développement de la ville. L'ouvrage contient ainsi quelques idées de balades pour découvrir toute la flore de Fribourg.

Gregor Kozlowski, coordinateur scientifique au Jardin botanique de Fribourg, s'agenouille sur les pavés qui bordent les voies de chemin de fer à côté de la rue des Arsenaux. Quelques mousses et plantes rampantes minuscules s'extirpent difficilement du pavement. Ici, la tanaisie vulgaire, que l'on aurait utilisée pour les avortements au Moyen Age, là, la vergerette annuelle et, là-bas, l'herniaire velue, autrefois utilisée contre les maladies rénales. «Quelques-unes de ces plantes poussent d'ordinaire autour de la Méditerranée, dans des endroits secs et sablonneux. Le chemin de fer a permis de les conduire jusqu'à Fribourg. Les zones pavées sont alors devenues un bon terrain de substitution pour ces plantes, explique le botaniste. Et cette immigration clandestine, amorcée dès l'arrivée du train à la fin du XIXe siècle, se poursuit de nos jours avec par exemple le géranium pourpre, qui n'a planté ses racines à Fribourg que depuis peu. Le patronyme de certaines plantes – comme le passerage de Virginie – ne trompe d'ailleurs pas sur leur origine. Depuis des siècles, voire des milliers d'années, ces nouvelles arrivantes sont entrées en Suisse en passant soit par Genève, soit par le Tessin, soit par l'Autriche. Mais les oiseaux et le vent sont également des taxis privilégiés par les petites graines. Quant à la Sarine, elle a permis à certaines espèces de montagne, comme la grassette des Alpes, de tenter leur chance en plaine et de s'agripper aux falaises de molasse.

En Basse-Ville, dans l'ancien quartier des tanneurs, le végétal a également pris pied dans le bâti médiéval. Sur les pavés des escaliers de Court-Chemin, Gregor Kozlowski s'attarde sur un minuscule tapis vert. «Il s'agit du polycarpon à feuilles par quatre, qui pousse d'ordinaire dans le sud de l'Italie. Avec l'activité des tanneurs au Moyen Age, il est probable que les graines de leurs ancêtres aient été transportées avec des ballots de laine et se soient déposées dans les interstices des pavés», suppose le scientifique.

A une centaine de mètres de là, Gregor Kozlowski se dirige vers les falaises qui surplombent la Sarine. Au-dessus se dressent les maisons-remparts qui donnent sur la Grand-Rue et le Stalden. Entre 1850 et 1930, cet endroit, les Rames, était considéré comme la Mecque de la botanique. Des spécialistes venaient de Zurich ou de Hollande pour étudier des plantes halophytes, autrement dit qui poussent généralement en milieu salin dans les zones côtières, entre haute et basse marée. Les falaises de Fribourg étaient alors le seul endroit répertorié où s'étaient installés ces végétaux de bord de mer. «Il est fort probable que pendant longtemps, les habitants ont jeté les restes de leur nourriture salée sur la falaise. La concentration de sel était alors suffisante pour que ces plantes, transportées par les oiseaux ou l'homme, y trouvent un terrain propice pour leur développement», explique Gregor Kozlowski.

Plus loin, une redoutable intruse montre sa solide tige jaunâtre et ses larges feuilles verte. Malgré sa prestance et une hauteur impressionnante, la berce du Caucase n'en est pas moins toxique. Car qui s'y frotte s'y brûle. Elle contient en effet une substance photosensible, qui, une fois sur la peau, peut entraîner des brûlures du deuxième voire du troisième degré. A quelques mètres de là, un autre danger redoutable. La plante aux quelques feuilles ressemblant à du persil plat ne paie pas de mine. Il s'agit pourtant bien de la ciguë, cette tueuse mythique. C'est son suc que Socrate but pour se donner la mort, il y a 2400 ans.

«Fribourg est l'un des hauts lieux de la biodiversité végétale en Suisse. Il y a des zones pavées, des falaises, des prairies ou encore des forêts. Ce patrimoine doit encore faire l'objet d'une plus grande protection, car quelques 300 plantes ont déjà disparu depuis quelques décennies et tout autant d'autres sont aujourd'hui menacées», met en garde le Dr Kozlowski. Un plan de protection, ou du moins une campagne de sensibilisation contre le bétonnage ou le nettoyage des vieux murs, est aujourd'hui à l'étude. Des contacts ont été pris en ce sens avec les administrations cantonales et communales. Au Jardin botanique enfin, les souches fribourgeoises des plantes menacées sont cultivées pour une éventuelle réintroduction.

* «La Flore de la ville de Fribourg», Christian Purro, Gregor Kozlowski, Editions universitaires Fribourg et Société fribourgeoise des sciences naturelles.