Les socialistes devraient soutenir Eveline Widmer-Schlumpf lors du renouvellement du Conseil fédéral le 14 décembre, a-t-on appris samedi lors de l’assemblée des délégués du Parti socialiste à Lucerne. C’est aussi la stratégie que le président du PS, Christian Levrat, a confirmée à la presse dominicale. Mais comment concilier le soutien à la conseillère fédérale sortante et le droit reconnu à l’UDC de disposer de deux sièges au gouvernement? C’est donc désormais le conseiller fédéral radical Johann Schneider-Ammann qui est le plus menacé. Parallèlement, PDC et PBD discutent encore d’un possible rapprochement sous une forme à définir.

Les socialistes, qui ont gagné sept sièges aux élections fédérales alors que la droite UDC et PLR en perdait seize, se sentent pousser des ailes. Ils rejoindront le référendum des médecins sur les réseaux de soins et exigent un référendum sur l’achat de l’avion de combat. Des décisions sur lesquelles s’expriment les deux candidats socialistes au Conseil fédéral, le conseiller aux Etats fribourgeois Alain Berset et le conseiller d’Etat vaudois Pierre-Yves Maillard.

Le Temps: Le PS rejoindra le référendum des médecins contre les réseaux de soins, projet qui avait au moins l’avantage de résoudre la question de la compensation des risques. En cas de rejet, faudra-t-il attendre encore cinq ans pour trouver une solution?

Alain Berset: Je suis convaincu que les réseaux de soins intégrés peuvent apporter des avantages très intéressants dans la coordination et l’amélioration de la qualité des soins pour les patients. Je suis convaincu qu’il faut aller dans cette direction. Mais je regrette que le compromis qui aurait permis de limiter la participation individuelle aux frais médicaux ait échoué au parlement. Les charges des assurés ne cessent de s’alourdir. Il y aura vraisemblablement un vote populaire. Si ce projet échoue devant le peuple, il faudra le reprendre en tenant compte du vote populaire.

Pierre-Yves Maillard: La compensation des risques est un point positif de ce projet, avec l’interdiction faite aux assureurs d’investir dans les fournisseurs de prestations, les réseaux de soins. Mais l’erreur originelle aura été de vouloir amener les assurés au Managed Care par les pressions économiques. Or, depuis le début, la Conférence des directeurs de la santé et les cantons ont dit que les réseaux de soins apportaient des améliorations pour autant que ce soient d’abord les malades qui y accèdent. Car c’est sur les maladies graves qu’il y a de la marge pour une amélioration. Cela suppose une attractivité par la qualité des prestations. Quand vous êtes gravement malade, ce n’est pas pour 200 ou 300 francs de différence que vous allez choisir un réseau de soin. C’est pour la qualité de l’offre. Or, le signal que l’on donne par la contrainte économique est inverse: les gens se disent que là où c’est plus cher, il y a une meilleure qualité de prestations. On risque de voir les personnes bien portantes choisir les réseaux de soins alors que les malades vont rester en dehors. Le Conseil fédéral a encore un atout à jouer en concrétisant ce qu’il entend par compensation des risques; cela peut encore un peu modifier le débat avant la votation en rééquilibrant le projet. Je regrette aussi que l’on ait renoncé à l’obligation de contracter. Il faut que les initiatives privées qui ont fait leur preuve puissent proposer leurs services et que leurs prestations soient ainsi remboursées par tous les assureurs.

– Est-ce que l’opposition des socialistes à l’achat de l’avion de combat ne cache pas en réalité une volonté de réduire voire de supprimer l’armée selon la ligne décidée par le congrès du PS à Lausanne?

A. B.: Non. Pour ma part, je suis favorable à une armée qui soit adaptée aux besoins que nous avons et j’ai voté contre la proposition de supprimer l’armée lors du congrès de Lausanne. Au Conseil des Etats, j’ai soutenu le projet du Conseil fédéral pour une armée de 80 000 hommes, avec un budget en conséquence. Mais je suis aussi opposé à l’achat de nouveaux avions de combat et je regrette que le peuple n’ait pas la possibilité de se prononcer sur un tel achat. Je crains que cela exige des coupes dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures, de la formation ou dans la politique sociale. Il faut bien sûr que les tâches de police aérienne puissent être remplies, mais nous avons déjà des avions capables de remplir ces missions et je ne suis pas convaincu par la nécessité d’acheter de nouveaux appareils.

P.-Y. M.: Comment investir 3 milliards dans des avions de combat alors que par ailleurs on manque de gardes-frontière ou de forces de police, alors que la criminalité augmente dans les villes? On doit se poser la question des priorités financières. Bien sûr, il y a des retombées industrielles non négligeables avec l’acquisition de l’avion; mais on pourrait aussi les obtenir avec des commandes ferroviaires ou d’autres infrastructures.

– Le PS se dit attaché à un système de concordance qui accorde des sièges au Conseil fédéral en fonction de la force des partis, mais en même temps hésite à accorder son deuxième siège à l’UDC. N’est-ce pas contradictoire?

A. B.: Effectivement, la concordance signifie que les grands partis doivent être représentés au gouvernement car c’est la seule manière de s’assurer que les grands projets obtiennent le soutien du parlement et du peuple. C’est une conséquence de la démocratie directe. Cependant, nous assistons à un émiettement des partis politiques. La force des partis n’est plus la même qu’en 1959 et il faut certainement en tenir compte. D’un autre côté, le renvoi de conseillers fédéraux en fonction devrait rester l’exception. Tout cela crée une tension politique qu’il s’agit de résoudre. Je souhaite donc que les discussions entre groupes parlementaires permettent l’élection d’un Conseil fédéral équilibré, capable de faire passer ses projets. Cela doit se passer de manière transparente et coordonnée. Il s’agit de trouver une solution qui soit équilibrée pour le bien du pays.

P.-Y. M.: L’arithmétique est implacable. Elle donne le droit à deux sièges à l’UDC. Par contre, elle ne donne pas le droit au bloc UDC-PLR d’avoir quatre conseillers fédéraux. Même si le PLR aura du mal à défendre ses deux sièges, il y a une difficulté à ne pas réélire des personnes qui ont bien fait leur travail; cela vaut aussi pour Eveline Widmer-Schlumpf. Voilà les contraintes face auxquelles chaque parti devra faire ses choix. Personnellement, je crois qu’il y a dans la population une volonté de faire travailler les grands partis ensemble. Compte tenu de cette réalité politique incontournable, il vaudrait mieux que le peuple fasse les arbitrages lui-même.