«Pourquoi cela se passe-t-il chez nous?» se demande le maire, Franz Haldimann. Oui, pourquoi cela se passe-t-il chez eux, à Berthoud (Burgdorf), une petite ville de l'Emmental, où pas un mégot ne souille le pavé? Mais un pavé propre ne fait pas seul le bonheur des citoyens. Cet homme qui, tout en marchant, vomit son vin rouge sur le carrelage blanc de la gare n'est visiblement pas très heureux. Que dire, alors, de ces jeunes séduits par l'extrême droite, fauteurs de troubles, dont Berthoud a été la cible au mois de juin? Des skinheads ont fait irruption dans une fête marquant la fin de l'année scolaire. Ils ont agressé et blessé des participants. Que faire, surtout, pour endiguer cette violence qui se nourrit d'idées racistes?

«L'Emmental est une région d'habitude si calme, ce qui arrive nous surprend», dit le maire, malheureux de cette situation. «La loi comporte des lacunes, poursuit-il. Elle punit les fumeurs de cannabis mais elle laisse vaquer les personnes en possession d'objets douteux, tels des couteaux ou des chaînes de moto.» Lacunes ou non, l'UDC Franz Haldimann et ses collègues de l'exécutif ont pris la résolution qui s'imposait selon eux. Lundi, ils ont fait part de leur détermination au législatif de Ber-thoud. Ils demandent aux 14 000 habitants de la commune de signaler à la police les agissements ayant un rapport avec l'«extrémisme», la «violence» et le «racisme». L'exécutif entend mener une solide politique d'information avec le concours des politiques, bien sûr, mais celui, aussi, des maîtres d'école, des parents, des Eglises et des organisations de jeunesse. Déjà, dans les rues de Berthoud, des «inconnus» ont collé des tracts intitulés «Ensemble contre le fascisme».

L'autorité communale se garde bien, elle, de donner dans l'antifascisme, thème gauchiste. Il s'agit de rassembler. Cela dit, les douze plaintes enregistrées après les événements de juin l'ont été contre des skinheads. Les polices municipale et cantonale ont renforcé leur collaboration. Elles procèdent davantage qu'auparavant à des contrôles d'identité auprès d'individus «suspects». La loi les y autorise. Sortir les extrémistes de l'anonymat qui les protège: tel est l'objectif. C'est aussi une façon de constituer un fichier informel. Un dispositif policier a permis d'éviter de nouvelles confrontations le week-end dernier, à l'occasion du «Gassenfest 2000», une manifestation multiculturelle qui a réuni 12 000 personnes à Berthoud.

Andrea Probst en est l'organisateur. Ingénieur, il a décidé de se porter candidat cet automne au législatif de la commune emmentaloise. La violence politique de droite sera un thème de sa campagne. «Je voudrais parler aux jeunes extrémistes, les informer de ce qui s'est produit en Europe dans les années 1940», dit-il sur un ton posé. «Je me demande, ajoute-t-il comme par hypothèse, si certains, parmi ces jeunes-là, ne sont pas les héritiers des blousons noirs et des teddy boys dont la dégaine et le comportement bagarreur affolaient la société.»

Des «SS» gravés sur le bar Mitrovic, une jeune femme originaire d'ex-Yougoslavie née en Suisse et vivant depuis à Ber-thoud, n'a jamais eu affaire aux skinheads. Sa sœur, par contre, a essuyé des insultes de leur part. Pour être tranquille, le propriétaire du «Demirov's Balkan Spezialitäten» a enjolivé sa gargote d'une ribambelle de petits drapeaux suisses. Stéphanie, une Suissesse, s'est rendue une seule fois au pub Number One. «J'ai trouvé l'endroit malsain», dit-elle. Le Number One est en quelque sorte le «stamm» des jeunes extrémistes de droite. Sur le bar en bois sont gravés deux ou trois «SS». Le pub est vide en cette fin d'après-midi.

Le Red Rock, avec ses chromes luisants, dégage une atmosphère plus fraîche. Le Red Rock est l'unique pub de Münchenbuchsee, une commune de 9500 habitants proche de Berne. C'est là que viennent se désaltérer «ceux qui font peur». La serveuse qui officie dans la journée, une Ukrainienne, dit n'être au courant de rien.

Selon le policier Jürg Bissegger, les choses ont commencé à dégénérer il y a trois ans en raison de la «forte présence d'élèves originaires des Balkans dans les classes de 8e et 9e années». Des écoliers suisses n'ont pas apprécié ce voisinage. Les élèves étrangers sont repartis, une certaine haine demeure. Münchenbuchsee a été le théâtre en juin d'une agression commise par vingt à trente skinheads contre le Kunterbunt, un centre autonome. Des pierres ont volé. La police a escorté des autonomes jusqu'à la gare proche. D'autres sont restés toute la nuit dans l'enceinte du Kunterbunt, «encerclés», dit Corinne, par des skinheads.

Cela s'est passé le jour du «Buchseemärit», une manifestation organisée par les commerçants du village. La police, dont l'effectif était passé de trois à onze membres pour l'occasion, a été en partie débordée. Les autorités communales avaient demandé aux jeunes sympathisants d'extrême droite du village d'éviter de revêtir la panoplie skinhead afin de ne pas semer la panique. On en est là à Münchenbuchsee.

«Fantasmes»

«La situation serait maîtrisable si des extrémistes venus d'ailleurs ne s'ajoutaient pas à ceux du village, que nous connaissons», explique le maire UDC Walter Bandi. La commune bernoise abriterait une douzaine de perturbateurs du cru. Douze, c'est aussi le nombre de plaintes déposées depuis le début de l'année contre des néonazis ou supposés tels. «Nous ne sommes pas assez nombreux pour maintenir l'ordre, estime Jürg Bissegger. On nous a promis un quatrième policier.»

Travailleur social de la commune, Dan Diggelmann entretient des contacts avec les agitateurs. Nous souhaitions en rencontrer. Ils ont refusé. «Les gens nourrissent des fantasmes à leur sujet, qui grossissent la réalité, dit-il. Le vocabulaire emprunté à la terminologie nazie ne convient pas pour comprendre le phénomène. Un jeune m'a demandé s'il était un danger potentiel. Je lui ai répondu que des personnes avaient peur de lui.»

Münchenbuchsee, qui a entamé une campagne de sensibilisation à la question de l'extrême droite, va la poursuivre et l'amplifier.

Prochain article: la police fédérale face aux skinheads.