C'est un coup dur pour la lutte contre la criminalité organisée. Daniel Thelesklaf, l'homme qui a développé le Bureau de communication en matière de blanchiment d'argent (BCB) a annoncé sa démission pour fin novembre. Il emmène avec lui son adjoint, Mark Van Thiel, avec lequel il a l'intention de créer une société de conseil en partenariat avec la Privat Bank Schweiz. Ce double départ s'inscrit dans le cadre des remous qui n'en finissent pas d'agiter la Police fédérale et l'Office fédéral de la police (OFP) depuis l'annonce de leur réorganisation. Daniel Thelesklaf, assure Folco Galli, porte-parole de l'OFP, a tiré les conséquences d'une divergence de vues quant au rôle du Bureau de communication dans le nouvel organigramme.

370 avis transmis en 1999

Mis en place au début de 1998, ce bureau a la charge de recueillir les signalisations que les banques sont tenues de faire depuis l'entrée en vigueur de la loi sur le blanchiment d'argent chaque fois qu'elles nourrissent un soupçon fondé quant à l'origine d'une somme d'argent déposée sur leurs comptes. Le BCB a reçu 160 communications entre le 1er avril 1998 et le 31 mars 1999 et 370 dans l'année qui a suivi, dont sept sur dix environ ont été transmises, après examen, aux justices cantonales concernées. Le responsable du bureau est également associé aux travaux du GAFI (Groupe d'action financière sur le blanchiment de capitaux), où les spécialistes de 26 pays développés confrontent leurs expériences. Daniel Thelesklaf souhaitait pouvoir utiliser les éléments ainsi recueillis pour se livrer, parallèlement à son activité d'enregistrement et de vérification des communications, à un travail d'analyse et de prospective. Cela lui a été refusé: l'analyse, ce sera à l'avenir le rôle du Service d'analyse et de prévention, qui doit reprendre une partie des tâches de la police fédérale et comprendra une section spécialisée dans la criminalité organisée.

Il ne nous a pas été possible d'atteindre l'intéressé pour recueillir son commentaire. Mais dans le petit milieu des personnes actives dans la traque aux capitaux sales, sa décision désole sans surprendre vraiment. «Je ne connais pas les raisons précises du départ de Daniel Thelesklaf, commente son ancien collègue Michael Lauber, responsable de l'analyse de la criminalité organisée et émigré lui aussi vers le privé à la fin de l'année dernière. Mais je connais les obstacles que l'esprit technocratique met à une lutte efficace contre la criminalité organisée et le blanchiment. Nous avons besoin, par exemple, du plus grand nombre de renseignements possible: ce n'est qu'en additionnant une foule de détails à première vue anodins qu'on peut espérer voir apparaître une image, un peu comme lorsqu'on fait un puzzle. Eh bien, ces renseignements, il faut aller les chercher. Il faut rencontrer les gens qui les détiennent, leur expliquer ce qu'on fait, entendre leurs réticences, chercher des solutions qui conviennent à tout le monde. Bref: il faut créer des réseaux et faire preuve d'initiative. C'est ainsi que Daniel Thelesklaf entendait son travail, et c'était précieux pour la réputation internationale de la Suisse en matière de blanchiment. Une place financière comme la nôtre ne peut pas se permettre de faire du suivisme dans ce domaine. Mais pour agir ainsi, il faut une marge de manœuvre qui manque à Berne. Résultat: on y fait de beaux organigrammes, mais on ne trouve pas les gens de valeur pour remplir les cases qu'on a créées.» Plus laconique, le procureur genevois Bernard Bertossa constate que l'OFP semble avoir bien de la peine, ces temps, à retenir ses fonctionnaires de valeur…

L'attrait du privé

Daniel Thelesklaf avait réussi à s'attirer la confiance des banques. «Nous lui soumettions les cas où nous avions des doutes, afin de lui demander conseil», précise ce responsable d'un service juridique dans une grande banque. Les milieux bancaires avaient également pu se convaincre de son efficacité. Ce qui révèle un autre aspect du problème: les spécialistes de la lutte contre la criminalité économique détiennent des compétences toujours plus convoitées par le secteur privé, lequel a dû se doter de ses propres structures de surveillance. Ceux qui se sentent à l'étroit dans la peau d'un fonctionnaire n'ont donc aucune difficulté à aller exercer leurs talents ailleurs. Il n'est pas sûr qu'on ait pris, à Berne, l'exacte mesure du problème. Ce qui peut inquiéter quand on se rappelle qu'il n'est pas seulement question de réorganiser les forces de police fédérales, mais aussi de les augmenter de 90 unités afin de permettre à la Confédération d'assumer la lutte contre la grande criminalité internationale.